|
A propos de la Servante
Zerline
Francis Biras
Accablé de chaleur et d'ennui, au milieu d'un dimanche du mois
d'août, un homme jeune, seul dans sa chambre, se laisse aller
à de vagues rêveries. Une femme frappe, entre et, alors
qu'elle est déjà au milieu de la pièce, demande
si elle ne dérange pas. C'est la servante de la maison dont
cet homme est locataire.
D'un air responsable elle semble arranger les fleurs d'un bouquet
posé sur la table et commence à parler. Elle est venue
pour cela et, dès ce moment, personne au monde ne pourrait
l'en empêcher.
C'est d'abord des allusions domestiques, histoires de maisons sordides,
banales, l'homme, comme momentanément sauvé de l'ennui,
pose une question, demande une précision, alors avec de pauvres
mots, elle commence son histoire, elle précise, détaille,
parle de son enfance en France.
L'homme s'est à nouveau assoupi, l'ignorant, elle continue,
les souvenirs deviennent précis, impudiques, elle démonte
sa propre naïveté et maladroitement décrit les
beautés, les joies de son amour, même sa jouissance est
racontée.
Cela durera plus d'une heure et se terminera par quelques aphorismes
certainement assénés dans le bureau patronal. L'homme
s'est définitivement endormi.
Le dénuement de cette femme humiliée par la vie, les
blessures de l'indifférence que l'habitude et le temps n'effacent
pas, sont, dans la cendre d'une vie consumée, comme les dernières
braises. Ultimes lueurs d'espoir que la tendresse peut fragilement
ranimer, ou la haine rendre meurtrières.
"Il n'y a pas d'amour heureux" dit une chanson de Piaf.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'amour du tout, et peut-être
ces amours là sont-elles sans histoires et dans ce cas nous
n'en saurions rien.
"Il faut écrire l'histoire du point de vue des vaincus"
dit Walter Benjamin.
Klaus, à travers sa propre souffrance, nous offre avec pudeur
et tendresse cette émotion douloureuse, trace fragile d'humanité,
qui nous montre que nous sommes encore capables d'aimer.
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, p.139
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
|