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C'est si dur
de créer l'illusion
A propos de Six personnages en quête d'auteur de Luigi Pirandello
Luc Bondy
Le "spectateur normal" est, grâce à ce spectacle,
introduit dans le monde du théâtre, il pense pouvoir
fouiner une fois dans sa vie dans les coulisses et, déçu,
est entraîné par Pirandello comme par Grüber dans
un paysage tout à fait différent: sorte de contrée
ontologique, où un groupe d'hommes se bat pour Etre, une bataille
où jouer signifie respirer et se nourrir.
Une répétition a lieu: nous attendons que la représentation
commence. Sur la scène - déchirée, presque vide
- une poignée de comédiens, un chef de plateau, une
souffleuse - plus ou moins découragés, perdus dans leur
banalité - attendent l'entrée du directeur de théâtre
et donc l'éventuel début de la répétition.
Quand ils se sont peu à peu rassemblés et que chacun,
pour se détourner de ce qui s'annonce, a déjà
dissipé sa maigre énergie et concentration dans une
autre forme de démonstration (la Diva vient d'arriver en retard
et pour profiter un peu de son existence joue la Diva en retard) -,
six étrangers en longs manteaux surgissent avec une soudaineté
originelle; ils ont l'air de sans-abris.
Ils se cramponnent comme des corbeaux monstrueux aux perches du décor,
descendues dès le début de la représentation.
Ils semblent persécutés, comme à la fin d'une
mystérieuse fuite; ils ont l'air torturés et épouvantés,
empêtrés dans les tringles. Leur présence a tout
transformé: ils n'ont pas encore prononcé un seul mot
et déjà l'ambiance du théâtre est compromise.
Certes, l'irruption d'éléments étrangers dans
une répétition de théâtre est toujours
la rupture d'un tabou au moins aussi grave que l'inceste. Mais Grüber
ne présente pas ce blasphème comme un coup de théâtre
attendu, mis en scène pour des voyeurs, au contraire ces étrangers
semblent plus surpris encore et humiliés que les gens de théâtre
présents.
Pendant que ceux-ci se remettent de leur choc, la famille étrangère
se traîne vers la rampe, gémit, pleure, plaint sa malédiction:
six personnages que leur auteur a laissé tomber, au point culminant
de leur tragédie, ils n'ont pas été imaginés
jusqu'à la fin. Et parce que leur existence n'est qu'un fragment,
ils veulent lors de cette répétition se battre pour
une délivrance qui consisterait à montrer la blessure
qui les a entraînés ici. Ils perturbent donc le quotidien
(le théâtre) par détresse.
Dans la seconde partie, les histoires des six personnages devraient
être répétées et représentées
par les acteurs: voilà en fait la tragédie. Les uns
sont là, tentent de vivre, souffrent, les autres maintenant
pleurent leurs larmes. Grüber met en scène cette partie
de façon archaïque, comme une torture sans fin, mais de
façon si belle et naïve, qu'on en revient à propos
de ce métier du théâtre à des choses qu'on
avait depuis longtemps oubliées.
J'ai été touché de voir la famille perplexe,
puis blessée, il s'agit de rebaptiser les personnages: "Mais
c'est quand même impossible qu'elle s'appelle autrement qu'Amalia."
Comment ils se voient faussés par les acteurs: ce qui ne colle
pas fait ridiculement souffrir. Grüber et sa troupe ont beaucoup
dit à propos de cet étonnement, des problèmes
de l'authenticité, de ce que signifie, jouer, représenter.
Une infinité de moments qui rendent le théâtre
merveilleusement beau.
Ainsi, lorsque devant une porte de coulisse rapidement installée,
l'actrice (Libgart Schwarz) donne un coup avec le battant de la porte
contre la tête de son modèle de scène - la fille
(Angela Winkler) - et la jette à terre. ou lorsque les objets,
c'est-à-dire les accessoires, prennent des significations tout
à fait nouvelles sous le regard étranger et qu'il s'agit
là de leurs véritables significations (un arbre en papier
mâché est précisément un arbre en papier
mâché). ou lorsque la scène tournante se met en
mouvement et que les six personnages s'enfuient, trébuchent,
pris de panique comme devant un éboulement, une catastrophe
naturelle.
Qu'est-ce que la lumière ? l'ambiance ? (Mon grand-père
Fritz Bondy, metteur en scène de théâtre à
Prague, avait l'habitude de me dire sur un ton professoral: "Le
jour est jaune et la nuit est verte.") Pourquoi tout haut ? Pourquoi
pas tout bas ? "Ce ne sont pas des choses qu'on peut dire tout
haut ! Elle risque la prison", dit la fille quand le directeur
de théâtre lui demande de parler fort. Lui: "Ici,
nous sommes au théâtre ! La vérité, oui,
mais jusqu'à un certain point !" Ce qui, évidemment,
plaît bien à la plupart des spectateurs, ils applaudissent
avec véhémence.
Je n'oublierai jamais, lorsque je mettrai en scène, ce que
Grüber et ses acteurs (Peter Roggisch, Angela Winkler, Libgart
Schwarz, Kurt Hübner, Alexander Wagner, Gerd David, etc.) font
avec des phrases comme: "Eh, toi, envoie-moi quelques arbres
!" ou bien "Donne-moi un peu d'atmosphère",
parce que ce spectacle raconte quelque chose de tout à fait
primordial sur le traitement de la fiction.
Extrait d'un article paru dans Der Spiegel, no 17/1981
Traduit de l'allemand par Julia Selge
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.183-184
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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