Tortue

Michel Deutsch

aillaud

© Gilles Aillaud
Faust Salpêtrière
Croquis 1975



Il est probable que l'écrit nous en apprenne davantage sur les spectacles de théâtre que, mettons, l'image vidéo ou le film. Que l'écrit d'une certaine manière serait plus à même de dévoiler les motifs dont le théâtre se soutient - plus apte, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à rendre manifeste sa visibilité. Il n'y a là, bien sûr, rien qui n'ait déjà été remarqué. Les enjeux et le choc - pour parler comme on le faisait du côté des avant-gardes naguère - provoqué par un spectacle de Copeau ou de Vilar par exemple, nous sont davantage compréhensibles aujourd'hui à travers un commentaire critique qu'à travers un quelconque témoignage en images. Et encore faudrait-il dire que le jeu de photos, ou même les photogrammes du film à l'arrêt, rendent finalement mieux compte de ce qui a lieu au théâtre que l'image en mouvement du film.

Ainsi de tout ce qui a lieu au théâtre, de tout ce à quoi le théâtre donne lieu, il importe d'entrevoir l'arrêt sur énigme. Sans être énigmatique, le travail de Grüber tourne autour de cette énigme-là. Je vais essayer, dans le désordre, d'en dire deux mots...

Souvenons-nous pour commencer des tortues du Faust, monté il y a presque vingt ans maintenant par Grüber à la Salpêtrière. Le spectacle d'ailleurs s'appelait Faust Salpêtrière. Faust dans ce lieu-ci - pas ailleurs. Faust devenait impossible sans son voyage à travers l'église de la Salpêtrière. La pérégrination était aussi pèlerinage. Le voyage qui était spirituel, se transformait en vrai voyage, en n'étant pas simplement un déplacement de théâtre. Un voyage d'approche d'un monument du théâtre, d'un monument de la littérature universelle: le Faust de Goethe... Les spectateurs devenaient acteurs en faisant le voyage à la suite de personnages qui eux-mêmes essayaient de s'approcher de Faust, en l'attendant, en le précédant... Mais souvenons-nous des tortues - de l'immobilité minérale des tortues... De ce fascinant mélange de vivant et de mort, de poids et de lenteur lorsqu'elles se déplaçaient de quelques centimètres. La provenance antédiluvienne de ce recel d'indéfini sur pattes a quelque chose d'incontestablement sidérant. Une matière et, pourrait-on dire, une obscurité. Inquiétant croisement de géologie et de zoologie - de béant, de latent, avec du massif, du tangible... Quelque chose en bref qui est l'objet d'une vision à la fois inéluctable et différée. Chose ou être vivant, témoin du temps... Comme on le sait ces reptiles sur pattes peuvent atteindre des âges considérables ! Comme si le temps se matérialisait en carapace, coulait du côté du chaos des choses, était retenu dans une trouble enceinte mobile. Achille spectateur parviendra-t-il jamais à rattraper le réel, la tortue ?

Dans Faust Salpêtrière les tortues étaient associées à de petits hommes tout de gris vêtus, interchangeables, déambulant sous l'immense coupole de l'église désaffectée, dans la proximité d'un gigantesque sablier. D'un geste était donné à voir la fuite et la mesure mélancolique du temps, le gris comme couleur de l'époque - la nôtre -, l'anonymat et l'indifférence qui emportait même le mythe. En l'espèce, un de nos ultimes mythes modernes: celui de Faust. Rien ne distinguait Méphistophélès dans la foule grise si ce n'est une petite lumière rouge qu'il portait au revers de son manteau gris. Très exactement le spectacle donnait à voir un des aspects essentiels du Faust de Goethe selon lequel la vie sensible doit être considérée comme un tout, et qu'elle apparaît d'abord comme un aspect de la vie éthique. La figure visible du mythe, l'invisible de la distinction entre démon et humain rejaillissait sur l'eroico furore de Faust, sur le pacte, et la liberté de l'individu mise en jeu du fait de la vente de l'âme éternelle ... L'infini, tragiquement mis en jeu, se dissolvait dans l'individu anonyme et gris ... à l'âge de l'individualisme triomphant. Au passage reconnaissons-nous dans ces hommes gris des statues en mouvements ? des machines ? des lémures ou des êtres vivants ? Et s'il s'agit d'êtres vivants ont-ils une âme et sont-ils mus par un mouvement d'horlogerie commandé par un mécanicien céleste ? ou encore ont-ils seulement "l'esprit ailleurs" ? Mais toutes les machines ne se remontent pas de la même façon ... Et si les bêtes avaient une âme ?... Quelle distance alors séparerait les petits hommes gris des tortues ? L'hypothèse de la statue et de l'homme, de l'homme machine, de l'animal machine nous fait plonger en plein XVIIIème siècle et Faust est aussi un débat avec les lumières et l'Aufklärung ! ... La chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière fut construite dans la deuxième moitié du XVIIème siècle ... Un autre thème majeur de Grüber - l'attente - venait peser sur ce début - sur cette première scène de Faust Salpêtrière.

Le mouvement solidifié de la tortue - peut-être contemporaine de Goethe ! - donne à voir comme une vision tournée vers elle-même, un enroulement du visible sur lui-même, un monde muet - les cris des chéloniens ne sont pas réputés pour être assourdissants; d'ailleurs ces cris ont-ils seulement un nom ? - de la vie retenue dans une enceinte qui pourrait être de pierre. Survivance du passé dans le présent véritablement tangible. Le temps occupé par son état - le temps s'inscrivant dans la carapace, dessinant sur la carapace ses improbables hiéroglyphes...

Chacun connaît l'histoire de la tortue qui tomba du ciel, et qui écrasa la tête d'un humain qui avait la malchance de se trouver là, au point d'impact. La tortue qu'un aigle avait enlevée dans les airs et qui fut lâchée par celui-ci à une altitude conséquente n'avait pas de nom, l'homme qu'elle fit passer de vie à trépas quant à lui était auteur de tragédies et s'appelait Eschyle. Venons-en donc aux Grecs...

On sait que pour les grecs, les Anciens, l'écrit ne peut pas se passer de la voix. D'après Svenbro, les grecs, obsédés par le renom sonore voient littéralement le son, les lettres parlent à l'oeil et pour celui qui lit en silence (cas exceptionnel !) comme Thésée dans l'Hippolyte d'Euripide, les lettres parlent, crient, chantent. La page écrite peut devenir une scène. Retenons aussi, en suivant toujours Svenbro que les premiers documents alphabétiques en pays grec sont des dédicaces et des inscriptions funéraires. Très tôt l'écriture alphabétique est utilisée, en effet, pour commémorer les morts. L'écriture sur la pierre du monument funéraire doit littéralement déclencher la voix. Elle montre quelque chose qui ne peut-être vu, mais seulement entendu.

Quelles que soient les origines qu'on veut bien donner à l'événement unique, inouï, que fut la naissance de la tragédie athénienne, qu'on fasse remonter cette origine comme le veut Aristote dans La Poétique, aux auteurs des dithyrambes exécutés en l'honneur de Dionysos ou à la valeur cathartique du bouc - Trag-aedia, le chant du bouc !- lors des manifestations religieuses en l'honneur du tard venu parmi les dieux, et si la tragédie finalement doit s'expliquer d'abord sous l'angle littéraire, fondamentalement toutefois elle traite toujours des mêmes mythes que l'épopée. Jacqueline de Romilly écrit très justement que ce que l'épopée racontait, la tragédie va le montrer. Il revient à Eschyle d'avoir fait sortir deux personnages du choeur. C'était naturellement avant le coup de la tortue ! Sophocle va ensuite porter le nombre des protagonistes à trois. Il s'agit de personnages grimés, masqués, déguisés, débattant de l'ancien et du nouveau - débattant d'un monde (celui d'Athènes) en transformation si rapide et si radicale que les conceptions et les critères traditionnels ne suffisent plus à légitimer les actions des athéniens.

Rien n'empêche d'imaginer que les protagonistes des tragédies soient des sortes de statues en mouvement. A l'époque où fut jouée l'Orestie, les sculpteurs commencèrent, par exemple, à représenter Athéna sous des traits d'une grâce extraordinaire, au point que Christian Meier est conduit à se demander qui, d'Eschyle ou des sculpteurs, a influencé l'autre. Il y a tout lieu de penser toutefois que les masques et les danses des acteurs lors des représentations de tragédies étaient moins gracieux, plus archaïques probablement que les sculptures. Néanmoins il n'est peut-être pas tout à fait absurde de les imaginer comme des statues en mouvement, douées de parole, qui ne débattent pas seulement du destin de la cité, mais aussi de ce qui de l'invisible au commencement se montre - de ce qui est porté par le renom sonore.

Des Bacchantes (seule tragédie athénienne connue ayant trait au mythe de Dionysos, rappelons-le) à Empédocle - fragment de la grande tragédie jamais achevée de Hölderlin (le spectacle s'appelait précisément: Empedokles - Hölderlin lesen). Des Bacchantes à Empédocle donc, Grüber a essayé, pour tenter de prendre la mesure de ce qui, des grecs, pour nous demeure à jamais inatteignable, de tirer les conséquences de ceci que nous ne sommes en aucun cas des grecs. Au fond de faire siens quelques motifs - quelques thèses ! - de Hölderlin. Ce parti pris, à mon sens vaut pour d'autres spectacles mis en scène par Grüber: pour La Medesima strada, ou Faust Salpêtrière, notamment.) Des motifs, un parti pris hölderlinien: le détournement des dieux, la Grèce dans son étrangeté et son radical éloignement, l'attente du Dieu à venir ou de rien, de l'oubli de la mort - thèmes redoublés par l'interprétation heideggeriennne à partir de l'Etre pensé comme dévoilement ambigu, comme procès de la manifestation, qui se soustrait lui-même aux étants qu'il donne à voir, etc... déréliction, opposition authentique - inauthentique. Voir à ce sujet ce que Grüber à longtemps pensé du jeu des acteurs !- là où Heidegger voit une reprise du débat grec entre philosophie et sophistique, Grüber marque par ce qu'il appelle "ne pas mentir, ne pas tricher" son opposition au jeu qui excède la capacité de l'acteur à être davantage que ce qu'il est... Une opposition à la rhétorique et à la sophistique du comédien qui atteint souvent les limites, les fondements même de l'art de l'acteur, à savoir l'imitation. Une stratégie très délicate et retorse, sinon perverse, se joue alors entre "faire seulement ce qu'on sait faire", entre être finalement - et donc jouer "au minimum", ne presque pas jouer, c'est à dire ne presque pas imiter. Ne presque pas être acteur. Représenter sans jouer la comédie !... Jouer sans faire l'acteur... Une sorte de calvinisme, de jansénisme au coeur de la mimesis...

Le sophiste était le comédien du philosophe. Nietzsche en a dit un mot, mais pour d'autres conclusions. ou encore rappelons-nous cette proximité de Grüber avec Heidegger dans le recours-retour aux pré-socratiques de La Medesima strada. L'importance de l'objet du quotidien - des ustensiles comme moyens pour atteindre des buts - des choses pour Grüber... Toutes "choses" que Heidegger a thématisé chez les Grecs. on pourrait continuer longtemps, bien entendu sur, mettons, la Stimmung heideggeriennne chez Grüber, et je m'y suis déjà essayé ail leurs (1). Il ne saurait être question toutefois de parler de filiation ou de je ne sais quoi d'autre dans la série: Pré-socratiques, Tragiques Grecs, Hölderlin, Heidegger, etc... Ce qui n'exclut cependant nullement de marquer certaines proximités manifestes...

Cela étant, revenons à la tortue qui était aussi une bête infernale du Tartare. La tortue qui m'intéresse ici je la conçois d'abord comme une chose limite. Véhicule, métaphore (Meta-phorein veut dire transporter en grec !) du temps théâtral de Grüber - du théâtre philosophique de Grüber. Je pense sérieusement que la définition est dans ce cas tout à fait correcte. Il ne s'agit nullement, que cela soit clair, d'un théâtre à thèse, mais bien d'un théâtre qui dans son insistance, dans sa visée - qui n'est autre que celle qui serait comme un dépôt intime au coeur du théâtre - donnerait de ce fait même à penser. La tortue marque, donne corps, pour ainsi dire, à l'énigme dont se soutient le spectacle.

De récit de spectacle je n'en aurais donc pas fait. Au contraire, j'ajouterais même quelques images à mon propos. Et au fond ce qui importe c'est toujours de remonter sur le starting bloc comme Achille. Courir après le réel !...

Les images: un homme se verse du miel sur la tête et le corps, un peu à la manière d'une action de Beuys - des hommes attendent en jouant aux dés, un homme et une femme attendent (dans un endroit conçu à cet effet, peut-être la salle d'attente seconde classe de Milano-Centrale), l'homme et la femme attendent en mangeant du pain ... "Ringsum ruhet die Stadt" ainsi commence Pain et Vin... Milieu immobile, passé présent - (la tortue, l'énigme) sur lequel se déjoignent en s'orientant, les durées...


(1) Matthias Langhoff, Klaus Michael Grüber in Inventaire après liquidation - L'Arche, 199O.

 

Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.215-219

© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre - Festival d'automne à Paris

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