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S'oublier dans l'écoute
Peter Fischer
Il demande au compositeur de mettre en musique, mot à mot,
le texte du deuxième choeur des Bacchantes d'Euripide, en tempo
soutenu; il rêve d'une mélopée infinie. Quelques
jours plus tard, le musicien, inquiet, revient avec le manuscrit:
"A lui seul, le morceau dure déjà vingt minutes
!" "Dommage, réplique Klaus Michael Grüber,
il devrait durer au moins une heure." Le cinquième choeur,
un montage de textes parlés et chantés, avec des instruments
et des sons électroniques, il ne désire pas l'entendre
avant la répétition générale - il laisse
au compositeur une liberté totale. Par contre, il veut absolument
entendre, pour la première entrée de Dyonisos, l'apothéose
d'Apollon Musagète de Stravinski. on lui soutient que cette
pièce musicale fut composée en l'honneur d'Apollon pour
un ballet blanc. Une discussion s'ensuit. Grüber, cela va de
soi, l'emporte. Ce qui semble ici anecdotique est assez caractéristique
de son rapport à la musique, de sa façon de s'en approcher:
calme, patiente, absolument concentrée, respectueuse, même
dans l'erreur. Stimmung de Stockhausen dure une heure - il exige de
le réentendre sur le champ, prête une oreille plus attentive
encore à la deuxième écoute, se laisse enchanter,
attirer par le sortilège, suppose aux autres auditeurs une
même faculté. Il est attentif à l'autonomie de
la musique, sait qu'elle n'est pas faite pour rêver au hasard,
pour produire des images ou être transposée en récits,
il sait qu'elle possède une capacité d'expression qui
lui est tout à fait propre, qui ne se laisse pas littéraliser.
Il découvre par exemple une pièce tardive de Robert
Schumann pour piano et insulte un interprète de talent parce
qu'il la joue sans esprit et mécaniquement. Cette pièce,
que Schumann a intitulée Pourquoi, est étroitement liée
à la poétesse russe Marina Tsvetaeva, dont il met en
scène Le Phénix. Dans son récit La Mère
et la musique, Tsvetaeva- décrit les impressions que cette
musique provoqua en elle lorsqu'elle était enfant: "Maman,
pourquoi, demande-t-elle, pourquoi Pourquoi sonne-t-il si différemment
lorsque tu le joues ?" Grüber coupe le premier acte du Phénix
et le remplace par une jeune fille, coiffée et vêtue
comme Marina sur une photographie que l'on possède d'elle à
l'âge de quatorze ans, qui joue cette pièce au piano
sur la scène obscure. Le second acte, constitué essentiellement
d'une conversation entre gens du monde dans la société
décadente du XVIIIème siècle tardif, il le fait
mettre en musique dans le style du recitativo secco. on l'apprend,
on le répète. Plus tard, il incitera les comédiens
à s'écarter peu à peu d'une mélodie et
d'un rythme rigoureux. Une chose demeure intacte: l'artifice et l'affectation
du dialogue. Ce n'est qu'au troisième acte (de loin le plus
puissant) que Grüber s'abandonne aux qualités de la pièce,
lui laisse aller son propre chemin. Une fois encore, la musique se
fait entendre, lorsqu'une jeune fille, chassée par la tempête
de neige au dehors, entre dans la chambre: une citation de Tchaïkovski,
comme un adieu à une culture en allée.
Grüber met en scène La Mort de Danton à Paris;
il lui paraît important de montrer qu'il s'agit d'une pièce
d'un poète allemand, allemand dans sa mentalité et sa
sensibilité. Il faut une musique qui traduise l'intonation
allemande, même inconsciemment; une musique qui produise un
certain climat, tendre et curieusement allemand. De petites pièces
musicales sont créées, qui mêlent les chants populaires
et artistiques, elles sont suspendues dans les airs, venant de très
loin - aux limites de ce que l'on peut percevoir. Il y a également
des bruits assourdis, qu'on ne peut définir avec précision,
évoquant ceux qu'on fait en mangeant, des froufroutements,
tâtonnements, une marche lourde, des gémissements, une
course. Et c'est avec une beauté singulière que l'interprète
de Lucile chante les lieder qui composent une part du texte dramatique.
La Mort de Danton à la Révolution française,
texte traduit de l'allemand, interprété par des comédiens
français à Paris, se déroule en fait à
Baden-Würtemberg. Alors que L'Affaire de la Rue de Lourcine,
la comédie d'Eugène Labiche, se joue et ne peut se jouer
qu'à Paris. Grüber concède beaucoup de latitude
aux comédiens, développe cependant, tout en laissant
apparemment les choses au stade de la plus plaisante improvisation,
une différenciation précise des rythmes de jeu et des
interprétations. Des jours durant, il semble seulement survoler
les répétitions; intervenant soudain, il surprend tout
le monde par sa mise en scène méticuleuse, tout à
fait conventionnelle parfois, lorsque cela est nécessaire et
opportun. Les huit numéros musicaux de la comédie (un
quintette, trois quatuors, un trio, deux duos et un solo), chantés
a capella par les interprètes de la pièce, sont difficiles
à apprendre et doivent être rendus avec légèreté,
presque en passant, comme s'ils jaillissaient directement de la situation
correspondante. Idéalement, le spectateur devrait croire que
les personnages, mus par le désir de développer leur
rôle, inventent les chants dans l'instant même. Si l'interprétation
fut virtuose, enlevée, ingénieuse dans ses effets et
remporta un fort succès, c'est au soin permanent que la Schaubühne
apporte à la musique et au chant qu'on le doit - et à
la pression imperceptible de Grüber sur les comédiens.
Traduit de l'allemand par Jean Bernard Torrent
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.152-153
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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