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Paroles en répétition
Le Roi Lear de William Shakespeare
Jouez entre vous. Je veux vous donner jusqu'à la fin le
désir du jeu. Ces moments sont beaux parce qu'ils sont libres.
Ayez toujours et encore le courage de vous dire que rien ne s'est
passé avant et qu'il ne se passe rien après. Tout toujours
dans l'instant, inventer la scène à nouveau.
Régane est butée, sans intelligence. Quelque chose d'animal,
comme un chevreuil qui entre en flairant dans une clairière.
Tu dois d'abord digérer la phrase avant que vienne celle qui
suit.
Oswald par contre a déjà vécu cent ans de social-démocratie,
il possède donc une langue plus évoluée.
Régane: en tant qu'analphabète, penser deux choses abstraites
à la fois te coûte un effort intellectuel immense. Régane
a une haute conscience corporelle, mais lorsqu'il s'agit de parler,
cela prend plus de temps. Lors de la remise de la lettre, la griffe
du félin reste sortie.
Oswald excite un peu Régane, qu'elle sente son haleine sur
sa nuque - non de façon poisseuse, mais dans une hyper-proximité.
Il ne sait pas encore laquelle des deux soeurs il épousera.
Ce qui me dérange, c'est lorsque tu téléphones.
C'est-à-dire que tu annonces à l'avance que tu arrives.
Tout ce qui est préparé s'annihile. Au lieu de cela,
tirer dans le vide. Cela porte. Lorsque je dis discrétion,
il s'agit de la non-disponibilité à partir de laquelle
il faudrait agir.
Je ne dois pas réfléchir à ce que je vois.
A propos des entrées de Goneril, du Duc d'Albany, de Régane,
d'Edmond: les interventions individuelles sont comme des lames se
heurtant. L'histoire devient plus psychologique et plus métallique.
Aux tournants de l'histoire, tout est blanc uniquement, ou comme dans
les dessins à la craie et au fusain. Clair, avec une gestuelle
claire, que chacun d'entre vous y pense.
C'est aujourd'hui pour moi le dernier jour pour vous dire encore un
mot. J'essaierai de le décrire. Ce que j'ai vécu entre-temps,
c'est la dureté avec laquelle chacun va son chemin, impitoyablement.
Chacun porte dès sa naissance la pupille brisée de sa
mort. Il est stupide de retenir le biologique (donc de le jouer).
Vous êtes au contraire comme des étoiles qui se consument
(des comètes), donc pas d'interprétation propre. Le
point ultime doit être perceptible à la vue dès
le début, c'est mon sentiment fondamental à l'égard
de cette pièce. Le destin doit s'accomplir de façon
prédéfinie. Lorsque le rideau se lève, tout est
déjà là. (Trop biologique, trop peu comique.)
Avant qu'une phrase soit dite, une galaxie est déjà
morte.
Faites de la littérature secondaire. Vos phrases sont des flèches
dans l'arc tendu du corps. Ce que je dis aujourd'hui est fondamental
pour tout le travail. La pièce vit d'un mouvement simple, d'une
parole simple.
Oublie donc Shakespeare, tu le trouves par toi-même. Chez les
grands écrivains, les grands artistes, on a souvent le sentiment
de trouver les choses par soi-même. Leur grand geste, leur libération.
Je veux dire qu'ils n'imposent plus aucune contrainte (Hölderlin,
trois ou quatre grecs, Shakespeare). Seuls les petits imposent encore
des contraintes, les grands sont si limpides qu'on a le sentiment
que l'auteur s'est supprimé lui même. Je ressens toujours
plus que le texte n'est pas celui de Shakespeare, que c'est votre
texte, un cadeau immense.
Les accessoires ont une importance énorme. Ne pas laisser tomber
la lettre. Les gestes d'Edgar avec les gants. Etre sans ambiguïté.
Des gestes comme un front qui se plisse ne doivent pas non plus apparaître
sans un rapport significatif. Ne vous laissez pas étouffer
par mes bavardages, ni par ceux de William.
Gonéril, tu es un être diurne (de l'exposition, de l'ordre)
contrairement à Régane. Elabore-toi une règle
archaïque, transporte-toi en ce temps de pierre, en Laponie (où
règnent les lois de la chasse, du butin, la provocation, les
instincts animaux). Nous devons reconquérir ce territoire.
Il s'agit de simples êtres humains. Transporte-toi en pensée
dans une nuit d'été très haut dans le nord et
soudain, on ne comprend plus la règle. Cela peut alors devenir
beaucoup plus simple. Aie plus de poids. Pense à l'ancienne
loi. La mort, la loi brisées et l'on devient fou (on se suicide).
"Qui pourrait m'inculper ?" Plus déchiré,
plus profond, plus antique, plus ancien, plus archaïque. Il y
a pour une fois une déchirure dans le cerveau de cette femme
astucieuse. Lorsqu'elle s'agenouille auprès d'Edmund, elle
vieillit de quarante ans d'un seul coup. Ses calculs, son opportunisme
disparaissent, elle a simplement mal organisé son affaire,
elle s'est trompée.
Vous devez perdre les sens (animaux sauvages, luttes, cris de mort)
- brisures et tournants pour faire tout à fait autre chose.
on ne peut pas faire passer ce Shakespeare avec une seule conception.
on doit rouler sur plusieurs voies, jongler avec deux balles au moins.
Pour cela, s'embarquer avec une grande liberté, avec le plaisir,
ensuite il est également facile d'apporter des corrections.
Pour cette pièce, il faut en fait être physiquement en
forme, que chaque acteur ait la condition physique d'un sportif d'élite.
Devise pour la semaine prochaine donc . fitness is all (en contrepoint
au ripeness is all de Lear).
Articuler distinctement. La rapidité n'est pas en contradiction
avec l'articulation. Vous pouvez exagérer un peu en toute quiétude
car cet espace est si résonnant que vous devez lutter contre
cela. Il s'agit ici d'un genre de rapidité qui a seulement
quelque chose à voir avec la logique. Ce qui est clair deviendra
automatiquement rapide, ira directement dans le cerveau, dans la tête
du spectateur. Là, le mot n'est pas gros d'arrière-sens,
il demeure au contraire direct et nu. Je me suis faufilé à
travers quarante mises en scène où l'on ne voyait ni
n'entendait rien. Aujourd'hui, pour la quarante et unième,
je voudrais voir quelque chose. Oublions tout le galimatias des nouvelles
découvertes de la mise en scène et parlons à
nouveau comme l'on parlait autrefois sur une scène.
Encore une fois: on ne dit rien qui soit élaboré à
cent pour cent, achevé à l'avance, expulsé du
cerveau. ou, pour l'exprimer autrement: il y a une naissance dans
le cerveau (du mot, du texte), cela se met d vivre, accomplit son
cycle vital, meurt - et devient alors public.
Encore une fois: plus d'économie dans le geste, plutôt
un grand geste. Ne jamais parler dans le processus du mouvement.
Si vous le sentez, vous pouvez faire ce que vous voulez.
Il faut faire passer le texte par la puissance, vous devez en être
dégoûtés.
Edgar, pense au sourire mystérieux qui rayonne d'une sérénité
qui sait déjà qu'elle possédera tout. Prends
le temps dont on dispose toujours dans cette pièce, justement
pour se presser dans les autres.
L'accentuation du "u" de "und" par exemple est
trop atmosphérique, tirée en longueur. Parler de façon
extrêmement concrète. Tout mener à une surexposition.
Ne rien éclairer par soi-même avec trop de couleurs.
on ne parvient aux limites de la folie qu'en pensant avec clarté.
Trop de peinture. Mieux articuler les choses. Dire les phrases, les
unités de sens de bout en bout. Ne pas s'arrêter sur
des mots isolés à l'intérieur de la phrase.
N'accablez pas le texte, mais laissez-le avec son énergie propre.
on doit laisser parler le corps (la lettre personnifiée), et
non faire parler le corps et son âme. L'une des meilleures dissimulations
qui soient, c'est de marquer, parce qu'ainsi l'imagination est excitée.
Faites cinquante pour cent de Giorgio Strehler (que je nomme ici dans
un geste d'amour et sans mauvaises intentions), et cela sera juste.
La dissimulation devrait se dérouler dans une légèreté
un peu pathétique, aux confins du rire. Notre révérence
pour Lear provient de l'état de manque de notre temps. Aujourd'hui
nous devons faire de petites choses, simples, froides et claires.
Du temps de Shakespeare, les comédiens devaient assurément
mourir de rire plusieurs fois en jouant cette pièce. Après
tout, si la plaisanterie fuse, faites passer quelque chose d'autre.
Lorsque tu es seul (monologues), tu es plus fort.
De façon générale, prendre garde à la
déconcentration des yeux, des pupilles, c'est à cela
qu'on la ressent d'abord.
Force limpide dans le corps chez le Duc de Cornouailles, mais peu
de choses dans le cerveau. Il est un peu plus lent lorsqu'il parle.
Un bâton de dynamite doit d'abord exploser dans son cerveau
avant qu'une pensée ou même une demi-phrase glisse sur
sa langue. Tire Edmund à toi comme un morceau de viande crue,
par la nuque. Trois possibilités de regard seulement: à
gauche, devant toi, à droite.
Ceci vaut pour tout le monde: l'intensité du texte a un effet
étouffant lorsqu'on l'accompagne trop. on doit la créer
à partir d'une plus grande douceur, froideur, clarté
et rigueur.
Règles générales (pour cette production): 1-
Les gestes (ici par exemple les mains sanglantes du Duc d'Albany),
même ceux qui sont chargés de théâtralité,
doivent être rendus clairs, doivent être séparés
par des coupes claires, sinon tout s'empâte. 2 - A chaque fois
que, dans cette pièce, la souffrance se met à bouillir,
il faut s'en détourner, s'en aller lorsque cela devient trop
diabolique (ici, les yeux de Gloucester), afin que l'émotion
puisse naître chez le spectateur (devise: réprimer lorsque
cela bout, sinon il ne reste plus que le fascisme théâtral,
arracher effectivement les yeux pour créer la même émotion).
Garder les yeux ouverts pour raconter plus puissamment l'aveuglement
de Gloucester. Toujours penser au trait de pinceau du peintre, laisser
aller l'image en parlant.
Il me tient à coeur que rien ne soit préparé,
sinon je m'ennuie (par exemple chez Goethe. Chez Shakespeare au contraire,
tout se passe dans l'instant, tout vient de l'obscurité, mais
tout est limpide. C'est beau lorsqu'on ne sait rien, tout est nouveau).
Descendre le rideau rapidement et simplement, car - si même
les rideaux se gonflent de signification...
La tempête, le vent souffle de l'avant-scène, jardin,
au lointain, cour. Ne jamais oublier le vent, le sentir sur le visage.
La tempête, une situation-limite dans cette grandeur de l'infortune.
Ne plus laisser qu'une seule possibilité, celle qui conduit
à la simplicité, ne plus jouer, mais être là
simplement. Les voix parviennent à travers la tempête.
Lear, ne pas en faire trop. Toujours et encore le sentiment que tu
dois me faire entrer le texte à coups de marteau. Martèle-le-moi,
martèle-le au petit bourgeois moyen insignifiant - pénètre
dans mon cerveau, anéantis-le !
Le "truc de Shakespeare": plus quelqu'un s'affranchit, plus
il entre en collision avec les autres (c'est peut-être cela
l'orage). Ne pense pas à toi, pense à celui qui est
en face de toi.
Leur, "la folie est sur le chemin", prononcé avec
peu d'énergie, association avec la peinture de Pollock - un
trait noir - la tempête ne permet pas de réfléchir
aux choses.
Les regards, dans cette pièce, seulement à demi je vous
prie, obliques, sinon cela devient terrible.
Extrait des notes de répétition recueillies par Mark
Blezinger Traduit de l'allemand par Jean Bernard Torrent
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.59-61
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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