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Vingt ans de confiance
Ellen Hammer
Grüber donne, bien entendu, des indications. Mais, chez lui,
l'émotion reste essentielle. or, on ne peut pas discuter de
l'émotion. C'est comme pour l'amour. Il est vrai que, au début,
cela paraît un peu _~ compliqué aux comédiens
ou aux chanteurs qui ne connaissent pas Klaus. Se trouver aimé...
c'est le point de départ sans lequel, chez Klaus, rien ne peut
advenir ! Mais, un travail, cela va de soi, reste toujours un risque.
Klaus peut livrer son amour, sa tendresse, son respect à tout
le monde, mais il s'arrête là. La réponse dépend
aussi de la distribution, car tous, du principal protagoniste à
l'ultime figurant, doivent se donner. Alors seulement s'instaure une
relation ouverte, chaleureuse, amoureuse. Celle-ci compte beaucoup
plus que les discussions préliminaires qui sont toujours brèves.
Il indique la direction générale. Si, par exemple, les
costumes sont contemporains ou historiques, cela ne lui prend pas
plus de dix secondes. Ensuite chacun fait son travail.
Au début, Klaus arrive en même temps "blanc"
et habité par un sentiment très précis. Pour
La Traviata, il est parti de la sensation de "légèreté",
planche à laquelle devaient s'accrocher ensuite toutes les
décisions à venir. Ici rien n'est fixe, tout est fragile,
de la soie, une vibration. Bien que Grüber commence par les mots-clef,
il préfère entendre, écouter les autres. Grüber
fait parti des artistes qui ont toujours des difficultés au
"début". Avec les comédiens il démarre
sans grandes indications de principe, d'interprétation, ensuite,
il donne ici et là des indications pratiques.
Son approche n'a rien de systématique. Souvent il désire
seulement regarder, il observe, et des choses fusent de l'organisation
qu'il a aménagée. Mais il peut aussi intervenir brusquement
pour tout bouleverser. Il sent tout de suite ce qui est juste, et
cela reste ainsi jusqu'au bout. Ce qu'il recherche, c'est la simplicité
car il souhaite que le spectateur regarde et sente sans être
toujours pris dans une activité perturbatrice.
Grüber n'a jamais d'idée fixe. En regardant les femmes,
les hommes, le monde avec lequel il travaille, il acquiert le respect
de leur liberté. Il ne force jamais, il demande toujours aux
acteurs leur accord. Par contre, il est capable de saisir la personnalité
de quelqu'un et de la mettre en rapport avec le rôle pour s'en
faire une idée. La personnalité de l'acteur influence
chez lui la lecture du rôle et, ensuite, il cherche à
tout faire pour que celui-ci enlace la personnalité de l'interprète.
Elle lui apparaît comme une nourriture de plus pour le spectateur.
Les choix des oeuvres qu'il monte sont des choix individuels, pas
éternels, mais qui sont toujours justes sur le moment. Klaus
dialogue sans cesse avec les auteurs, et c'est pour cela qu'il monte
à un moment précis Hamlet ou les Six personnages.
on pourrait écrire un journal sur la vie de Klaus, sur toute
son oeuvre artistique, pièce après pièce, comme
le récit d'une longue scène intérieure.
Les peintres sont ses amis, depuis sa jeunesse, ce sont ceux avec
qui il travaille le plus en confiance. Pour Grüber, rien n'est
possible sans confiance. C'est sa conviction suprême. Il a appris
ce métier avec Strehler et l'école a été
bonne. Mais, il n'a jamais réfléchi de façon
théorique à une méthode théâtrale.
Il a beaucoup de connaissances sans chercher à avoir un système.
Il travaille de façon chaotique. Sa méthode, c'est son
art de vivre, sa personnalité.
Grüber lit régulièrement les journaux, mais surtout
il écoute le monde, car il perçoit plus d'une discussion
que d'un livre. Bien qu'on le croie replié sur lui-même,
il écoute, voit, s'ouvre aux autres. Par contre, il va peu
au théâtre. Les spectacles qu'il aime sont les spectacles
"libres" car il ne déteste rien plus qu'une idée
trop appuyée, une mise en scène trop affirmative.
Grüber n'est pas intéressé par la psychologie,
mais par le sentiment. Il a toujours cherché la même
chose, à travers des mots, des écrivains, des compositeurs.
on ne peut pas dire qu'il a beaucoup changé pour l'essentiel.
Il a gardé le même regard qu'il pose sur le monde et
le même amour qu'il investit dans ses travaux.
Je l'ai rencontré à Berlin, où je travaillais
à la Schaubühne comme assistante. Il mettait en scène
Les Contes de la forêt viennoise de Horvath, en 1972.
Depuis nous travaillons ensemble. Je suis à ses côtés
depuis vingt ans. S'il me demande de faire une chose, je la fais,
même sans en comprendre toujours les raisons. Je ne discute
pas. Si nous restons depuis si longtemps ensemble, c'est parce qu'il
sait qu'avec moi il peut se laisser aller à sa folie. Je suis
toujours là pour l'arrêter, pour lui dire de placer concrètement
les choses, et ensuite lui permettre de repartir à nouveau
dans sa folie. C'est cette réciprocité confiante qui
nous lie.
Propos recueillis par Odile Quirot pour le Nouvel observateur,
lors de la mise en scène de La Traviata
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.229-230
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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