Un travail qui laisse des traces

Bernhard Minetti

Gruber-Minetti
Klaus Michael Grüber, Bernhard Minetti
© Ruth Walz

 

On a bien souvent prétendu, à propos du travail avec Grüber, que l'acteur ne sait pas toujours très bien où Klaus veut en venir. Je ne suis pas d'accord. Les répétitions avec Grüber sont vraiment un moment _' tout à fait merveilleux et privilégié. Même s'il y a beaucoup de gens autour, on est seul dans ce travail, pendant un long temps, c'est une très belle solitude. Ce qui se dit permet de ne jouer que les vrais sentiments, les pensées authentiques. Une telle complicité se crée, un tel accord que l'on n'a même plus besoin de parler. Il n'est pas commode de revenir ensuite sur la scène, avec le public dans la salle. Après ce genre de répétitions, j'ai eu parfois des moments très difficiles pour retrouver le contact avec le public. Ce que je vais dire n'est peut-être pas très aimable, mais parfois le public me gênait. Je ne suis pourtant pas du genre à me trouver gêné par le public, j'ai toujours eu un très bon contact avec lui, je sais le provoquer, je sais l'attaquer s'il me provoque à son tour, je sais le séduire, l'aimer. Mais après le travail avec Grüber, c'est vraiment quelque chose de tout à fait particulier, parce que Grüber a une force incroyable, une force très difficile à décrire, il sait susciter en nous une foi, il sait nous la faire garder, il tient parole une fois que cette foi est installée. Je sais ce qui m'est arrivé dans le travail avec lui, je sais ce qui a été provoqué en moi par ce travail. C'est véritablement une rencontre entre êtres humains. C'est de l'amour, comme on peut aimer un autre homme ou une autre femme. Ce qui est resté en moi après ce travail agit chaque fois que je suis sur une scène de théâtre, avec d'autres metteurs en scène, d'autres acteurs. Je sens qu'il y a un soutien qui me vient de lui.

J'ai admiré le courage du travail de Grüber ces dix dernières années. Dès le début de cette décennie qui s'est révélée être l'une des plus horribles pour l'humanité, Grüber nous faisait jouer les auteurs comme si ce devait être la dernière fois. Il semblait déjà savoir, il semblait avoir compris. Quand nous avons travaillé (et avec quelle intensité !) sur Goethe, Grüber nous a aidés à transposer cela en poésie. Il nous disait que c'était peut-être notre dernière chance de jouer cette grande pièce de cet immense auteur.

J'ai joué et aimé Thomas Bernhard, mais aussi bien d'autres auteurs, parmi lesquels Tchekhov, Shakespeare ou Beckett. Je pense qu'il y a probablement une plus grande différence entre Thomas Bernhard et Beckett, qu'entre Thomas Bernhard et Grüber. Peu importe d'ailleurs ce que Grüber pense de Thomas Bernhard, il m'a semblé qu'il n'était pas aussi rétif que l'on pourrait l'imaginer à son univers. Je suppose que le monde décrit par Bernhard, ces hommes souvent déchus, vivant les derniers moments de leur vie, ne suffit pas à Grüber comparé aux pièces des grands auteurs classiques et de l'antiquité. Grüber cherche à voir et à saisir le monde comme entité, comme unité. Thomas Bernhard gratouille un peu dans la vie de tous les jours, au ras des pâquerettes pour ainsi dire, ce qui, pour moi, est aussi un monde à part, un monde entier, totalement essentiel. Pourquoi n'aimerais-je pas plusieurs auteurs, pourquoi n'aurais-je pas plusieurs amours ? J'ajouterai que dans la réalité, Grüber sait être beaucoup plus radical que Thomas Bernhard. Je me souviens d'une pièce que l'on avait commencé à répéter avec un autre metteur en scène et que Grüber a reprise au cours du travail. Grüber a joué mon personnage et celui des deux autres acteurs avec une telle vulgarité, une telle lascivité, que nous étions tous terriblement impressionnés. Il nous semblait que nous ne pourrions jamais assumer les personnages comme lui l'avait fait. Mais je ne veux pas disséquer ici Klaus Michael Grüber, lui demander pourquoi il n'est pas resté ou devenu acteur.

Chez Grüber, il est facile d'être parce qu'on n'a pas besoin de paraître. Il est facile de se donner parce qu'une sorte de ressort intérieur rend cette générosité possible. Autre chose: Grüber me connaît probablement mieux que je ne me connais moi-même.

 

Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, p. 287-290

© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre - Festival d'automne à Paris

Reset
Up
Down