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Un regard oblique
Anna Nogara
Le regard de Grüber est un regard oblique. Sa trajectoire est
légèrement plus longue que celle d'un regard frontal.
Cette courte distance supplémentaire est
l'espace de la responsabilité. Et de la peur. Le père
de Grüber était pasteur. Lourde destinée que d'être
fils de pasteur, sur-tout en Allemagne, où nombre d'artistes
et de poètes le sont ou le furent. Pour bien comprendre Grüber
dans son métier, il est nécessaire de tenir compte de
ce père, de sa conception profon-dément morale de la
vie et de son éducation inéluctablement vouée
au devoir. Il s'agit évidemment du sens du devoir d'un intellec-tuel
et d'un artiste dans la société d'aujourd'hui, bien
que Grüber n'aime pas le mot intellectuel et qu'il prononce rarement
celui d'ar-tiste. Devoir de préserver à l'homme l'intégrité
de son être dans ce qui lui reste de liberté, devoir
d'être responsable. Cette respon-sabilité effraie. Grüber
a toujours très peur, et je crois qu'il finit par mêler
peur et devoir. Cette peur évolue lors de la préparation
d'un spectacle. Il y a d'abord la peur du texte. Plus l'auteur est
grand, plus Grüber le craint. Il est donc nécessaire dans
un pre-mier temps d'éviter toute lecture profonde pour en privilégier
d'au-tres autour de l'oeuvre, de s'approcher ainsi du centre par un
pro-cessus de connaissance, voyage en spirale laissant intact ce centre
redouté. L'auteur est gardé à distance, observé
de loin. Ainsi s'installe l'imaginaire et la peur se fait utile, s'engage
dans un processus créatif, qui débute par une fragilisation
du texte afin de le ren-dre plus accessible au comédien: le
comédien doit pouvoir s'em-parer des mots, les assumer. Voilà
à nouveau la peur comme res-ponsabilité, responsabilité
vis à vis des autres, ici les acteurs.
Parmi tous les metteurs en scène que je connais, Grüber
est certainement celui qui a le plus profond respect pour les comédiens.
Il ne tente jamais de leur forcer la main, de leur imposer des interprétations
de metteur en scène établies à l'avance. Grüber
attend, il offre au comédien le calme nécessaire pour
que sa fantaisie et son coeur proposent leur vérité
propre. Grüber regarde, écoute. Il a devant lui des hommes,
et non des comédiens, de petits hommes face à des grands
mots. Le comédien a le sentiment que le spectacle naît
autant à partir de lui, que des autres éléments
qui le composent, il n'est plus un pion dans un jeu préétabli.
La façon dont Grüber protège le comédien
consiste à lui démontrer que les faits dont il est question
doivent être vécus, même s'ils ont eu lieu il y
a des siècles, avec simplicité et humanité, comme
s'ils avaient lieu aujourd'hui. La distance qui permet d'échapper
au naturalisme est celle que confère la grandeur des mots.
C'est à travers elle que nous, comédiens, pouvons nous
élever. Pour y parvenir, il faut se faire humble, montrer sa
fragilité, se dévoiler pour rejoindre la sincérité
ultime: le moment de suspension entre son passé et son avenir.
Chaque sentiment que le texte suggère et que Grüber souligne
et observe, que ce sentiment soit la rage, la bestialité, la
sauvagerie ou l'espoir, sera juste et vrai parce que dépourvu
de toute frivolité. Seuls restent les sentiments purs. Grüber
donne sa confiance aux gens avec lesquels il travaille. Son perfectionnisme
se situe à l'intérieur. Si la chose est juste à
l'intérieur, il est indifférent de faire ceci plutôt
que cela.
Grüber aime beaucoup les accidents. Quand, sur scène,
survient l'imprévu qui laisse le comédien désemparé
et le contraint à réagir, c'est le moment le plus proche
de la vérité scénique. C'est non seulement l'habileté
du comédien qui s'entrevoit, mais aussi son âme. Encore
faut-il ensuite reproduire ce moment avec la même innocence,
le savoir nécessaire. Grüber demande au comédien
d'être, et non, comme très souvent, de faire semblant
d'être. Et je crois au fond, même si ceci semble être
un paradoxe, qu'il est plus facile d'être que de faire semblant
d'être.
Grüber, à ses débuts, donnait déjà
l'exemple du saut du danseur qui, lorsqu'il retombe sur ses pieds,
a toujours une petite oscillation, une vibration du corps plus ou
moins importante selon son habileté. Mais donner l'impression
d'être debout tout en étant en mouvement, voilà
le vrai art. Avec cette petite anecdote; Grüber réussissait
à nous expliquer bien des choses. Avec cette anecdote, et le
football évidemment: le ballon doit entrer dans le but à
chaque fois, le ballon étant chaque mot de chaque réplique.
Lors de ma première mise en scène, je lui avais demandé
s'il voulait bien m'éclairer sur l'utilisation de la lumière.
Il m'avait répondu: "Il suffit qu'il y ait de l'amour."
J'ai d'abord pensé qu'il se moquait de moi. Mais la réponse
n'était pas aussi superficielle qu'elle semblait. L'amour est
un sentiment d'espoir, et l'espoir, comme la peur, est strictement
lié à la responsabilité. En ce sens l'espoir,
tout comme la peur, est un devoir. L'espoir est la condition de l'action.
Grüber voulait m'inciter à l'action. Avec peut-être
une petite caresse.
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.69-70
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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