|
Comme les collages
de Matisse
Rudy Sabounghi
Nous avons fait quatre spectacles ensemble: La Cenerentola, La Mort
de Danton, L'Amphitryon à Berlin, et puis La Traviata qui est
notre collaboration la plus complète. La principale remarque
que j'ai à faire et qui m'a encore plus frappée sur
la Traviata, est que Grüber ne raconte pas du tout le monde mais
veut faire partager un sentiment. Ce n'est pas un conteur d'histoires.
Par contre l'émotion est, pour lui, fondamentale. Il refuse
constamment la mise en scène, mais malgré cela il y
a toujours une direction générale. Quand je dis "générale"
je veux dire qu'elle ne s'articule pas forcément sur le livret,
sur ce que dit la pièce. Et c'est, d'ailleurs, ce qui est très
déconcertant pour ceux qui interprètent. Le dialogue
qu'on peut avoir avec Grüber est au-dessus ou au-delà
de ce qu'on joue. Toute notion de fabrication, qu'il s'agisse de la
dramaturgie, des costumes, ou de la construction du personnage, passe
donc en second plan. L'urgence, pour lui, est d'être au plus
près de la personne qui pourrait porter l'émotion. Et
il est toujours là pour la recevoir.
J'ai constaté, pour ce qui est de mon rapport avec lui, que
plus je le rencontre pour un spectacle moins j'apprends: plus je parle
moins je sais ce que j'ai à faire. Ça ne passe jamais
par les mots, ils sont toujours traîtres. J'ai appris à
communiquer avec Grüber depuis Amphitryon jusqu'à La Traviata,
par esquisses, et je dirais même esquisses incomplètes.
Car l'émotion que je peux avoir sur une oeuvre n'est souvent
qu'un gribouillis. Mais je sais que cela lui parlera beaucoup plus
qu'un discours sur cette oeuvre. Je l'ai remarqué sur Amphitryon.
Je ne savais pas par quel bout prendre la pièce. La Grèce
antique ? Kleist ? Molière ? La première chose qui est
sortie était un petit croquis, décalqué sur un
document, d'une cape romantique à la Kleist. Cette cape, je
l'avais peinte en argenté. Et j'avais dessiné ensuite
le costume en noir, du noir sur cet argenté qui me semblait
être quelque chose de l'ordre de l'éblouissement. ]'osais
à peine montrer ce petit croquis parce que cela me paraissait
un peu léger comme réflexion. Pourtant, Grüber
a passé deux heures à le regarder, à regarder
le reflet du feutre argenté. Et ensuite il m'a dit: "Eh
bien, voilà, c'est cela Amphitryon. Il est noir". Pour
le costume de Jupiter on a joué la surexposition de la cape
et rien sur l'intérieur. Pour Amphitryon, nous avons choisi
la même chose mais en plus terne. A partir de cette clef, de
ce ressort, qui ne passait pas par les mots, seulement un petit croquis
sorti de l'instinct et reçu par l'instinct, nous avons construit
le parcours d'Amphitryon.
Pour La Cenerentola, l'idée était de trouver "la
géométrie de la musique de Rossini", cela l'obsédait.
Il n'a eu de cesse par toutes les formes, dans les décors,
dans les déplacements, de revenir toujours à cette idée
de "la géométrie fabuleuse". Pour La Mort
de Danton c'était comment ce jeune homme, Büchner, dans
sa petite chambre, à la lumière d'une bougie, avait
pu écrire ce chef-d'oeuvre. Et ce fut l'indication majeure
qui tenait et traversait tout le spectacle. Pour Amphitryon son grand
problème fut "comment ne pas se pencher sur le tombeau
de Kleist". Un spectacle est construit à partir d'une
seule phrase, avec l'obstination de la retrouver tout le temps, par
delà même la pièce. Le niveau où se situe
la recherche, ou plutôt, l'approche amoureuse.
Chez lui, il n'y a jamais rien de sentimental, seule l'émotion
dans ce qu'elle a de plus pur. Quand je vois ses spectacles, j'ai
l'impression qu'il entrouvre une porte sur une petite perle, comme
s'il disait: "Regardez, on pourrait voir cela" et puis la
boîte se referme. Ce n'est pas plus que ça, toujours
à peine ouvert. Il me dit souvent: "Ce qui est beau au
théâtre c'est qu'il est très fugitif. Tu as vu,
c'est magnifique, et surtout ça ne doit pas durer, c'est jusqu'au
prochain moment. Si tu es là à tenir, tu perds ton idée".
Bien qu'il ait fait ses classes auprès de Strehler, Grüber
est tout de même son contraire. Moi qui ai travaillé
avec les deux, je peux dire que chez Strehler tout part de son écoute,
qu'il a tout dans l'oreille, et qu'il veut le revoir sur le plateau
à toute force. Il y a, cependant, entre Grüber et Strehler,
des méthodes analogues de répétition. Tous deux,
par exemple, ne travaillent, dès le premier jour de répétition,
que dans des conditions assez achevées de l'image, c'est-à-dire
qu'ils passent tout de suite à la scène, au travail
du plateau, sur le corps même de l'oeuvre.
Je suis fasciné par sa manière de travailler car elle
me semble d'une grande légèreté. Quand je regarde
les collages de Matisse, ils m'évoquent le travail de Grüber.
Il y a une maîtrise de son esprit, de sa maturité artistique,
qui fait qu'il a cette liberté de mettre quelqu'un sur le plateau
et de lui donner confiance. C'est totalement irrationnel, cela ne
peut ni s'expliquer, ni se démontrer.
Propos recueillis par Odile Quirot
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.142-143
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
|