Un chemin de connaissance

Jean-Pierre Vincent



Nous ne sommes pas là, et chacun a bien pris la précaution de le dire, pour développer une hagiographie. C'est pourquoi, par goût du paradoxe, je tiens à commencer en disant que Grüber est un saint.

Cette idée m'est souvent venue en le côtoyant.

Grüber est un homme qui passe sur la route et que l'on suit. Je ne connais pas de meilleure définition du rapport personnel que l'on peut avoir avec lui (concentration, recherche de l'invisible sous le visible, alternance de paix et de fureur...). on pourrait n'avoir pour seul but que de copier le saint, mais il se trouve qu'on a sa fierté, ses capacités et ses incapacités; et il y a sûrement incapa-cité à suivre le saint. De plus, les routes sont dissemblables. On peut se différencier de Grüber en prenant des choses qu'il apporte, mais au fond, on aimerait parfois arriver à faire purement et sim-plement comme lui.

Les effets dramaturgiques et poétiques sont, au fil de la vie de Grüber, devenus d'une expression de plus en plus concentrée, lumineusement simple, au bord de l'apparition et donc de la disparition. J'ai vu son dernier spectacle à Berlin, Catherine de Sienne. C'est du "presque plus rien", c'est saisissant. Mais je crois que cette maigreur à la Giacometti, ces haïkai, ces concentrés héraclitéens sont le résultat d'un énorme investissement de réflexions philosophiques, artistiques et politiques qui ne sont pas seulement celles de Grüber, mais aussi celles de Gilles Aillaud, d'Eduardo Arroyo, des dramaturges de la Schaubühne, d'un cercle poétique de travail. Je connais Grüber depuis 1971, plusieurs étapes ont marqué ma relation avec lui, qui ont toutes, à leur manière, quelque chose à voir avec une subversion politique.

Cela commence par le bâtiment lui-même, la pelouse de golf qui, dans le premier Off Limits, descendait dans la salle, avec les drapeaux américain et soviétique entrecroisés au milieu des jambes des spectateurs, et qui mit Paolo Grassi et tout Milan en émoi. Cette subversion s'avéra, au bout de quelques spectacles, problématique ou dépassée par le travail lui-même.

D'où l'étape suivante, celle de la sortie du théâtre, de Faust Salpêtrière à Winterreise. Tous les comédiens et dramaturges du T.N.S. réfléchissaient bien sûr à cette problématique, mais plus que tout autre, André Engel, qui avait travaillé avec Grüber sur Faust Salpêtrière, se sentait concerné. Je crois d'ailleurs qu'Engel, comme Grüber, est arrivé (provisoirement ?) au bout de cette "sortie du théâtre" qui est devenue quelque peu formaliste, une attitude parmi d'autres, intégrée par la sensibilité commune.

La troisième étape serait un retour dans le bâtiment du théâtre, revu par un questionnement philosophique radical, un retour étrange par la familiarité de ses éléments les plus traditionnels. L'utilisation du cadre de scène comme élément extrêmement familier et tout à fait incongru, étonnant. Entrer en scène, être là, dans un vide constructeur et sortir, rester au bord du cadre de scène, utiliser le rideau, le vieux pendrillon, faire sentir aux spectateurs que la machine théâtrale non seulement est à regarder, mais qu'aussi elle les regarde. Trouver, à partir de là, un développement étrangement naturel, comme un organisme cohérent composé d'éléments simples, trouver le développement de la pièce de l'intérieur et ne plus se préoccuper de l'extérieur. Il semble que c'est aussi une partie de l'itinéraire de Grüber. Lors de spectacles tels que La jungle des villes, la provocation recèle encore des éléments conceptuels extérieurs, plaqués de façon volontariste, violente, sur un texte, et c'est dans le recours aux peintres, essentiellement à Arroyo, que l'on perçoit cette torsion du texte. Aujourd'hui on en vient presque au processus contraire, qui serait la naissance continuelle d'un texte, non seulement à travers son propre développement et ce que les acteurs en font, mais aussi par la juxtaposition, l'assemblement de ses matériaux les plus simples. La lumière étant un matériau, on voit, dans Catherine de Sienne, le projecteur s'allumer puis s'éteindre. on voit le rideau s'ouvrir. Un personnage entre, le projecteur s'allume, il est d'une couleur légèrement différente de celle du projecteur qui l'a précédé et de celui qui le suivra. Pour Catherine de Sienne, le lieu était encore un peu extérieur au théâtre, la salle de répétition de la Schaubühne, mais utilisée très différemment de ce qu'elle avait été pour Sur la grand'route. Si je vais voir Amphytrion à l'Odéon, j'assiste au fond à l'utilisation du lieu pour ce qu'il est exactement. Il s'agit, dans la représentation, de réconcilier le théâtre avec lui-même.

Bérénice, selon la belle formule de Bernard Sobel, était une sorte de "fuite dans le théâtre", retour vers la salle de théâtre. Je pense que Bérénice est à la fois un retour et un pèlerinage. Grüber est un saint et un pèlerin. Bérénice a été un pèlerinage vers une salle inesthétique que Grüber a considérée comme élément du spectacle à part entière. Le rideau de la Comédie Française, qui n'était pas particulièrement beau, mais chargé d'histoire, était utilisé dès la première seconde comme élément du récit. Ce qui est là existe, ce qui est là prouve son existence, comme dans les dessins ou les peintures de Gilles Aillaud, une apparence proche de l'essence. Au fond, les mises en scène de Grüber, les plus récentes du moins, ressemblent à ces dessins de Gilles Aillaud où la surface rejoint la profondeur, où la surface est infiniment profonde. "objets inanimés avez-vous donc une âme ?". Hommes, n'êtes-vous pas des objets inanimés ?

Nous nous sommes rencontrés, lorsque Engel travaillait avec lui. Les analyses politiques de Grüber, Arroyo, Aillaud, étaient proches de celle de Debord et des situationnistes. Sortir des murs du théâtre était d'une certaine façon un acte situationniste. Grüber a été, me semble-t-il, très sensible à ce que Debord appelle le perfectionnement du spectacle intégré, dernier stade de la société du spectacle. Puis, le déplacement violent du théâtre vers les monuments, vers des lieux chargés de fantômes philosophico-politiques n'a plus suffi, le déplacement ultime ramenait au théâtre, mais un théâtre rendu étrange par sa propre existence, par l'évidence de sa propre existence: un réel lieu de fiction.

Ce qui me frappe, d'autre part, dans la fréquentation intime de Grüber et de ses spectacles, c'est la sensualité. C'est un être et un artiste d'une très grande sensualité: la salle du Français était devenue un objet de sensualité, son rideau banal aussi, la banale salle de répétition de la Schaubühne à Berlin également.

Si le projet grübérien est une vaste critique (poétique) de la scène, cela n'est pas propre à Grüber. C'est ce qui a fait la valeur du théâtre allemand dans les dernières décennies, depuis Brecht. Il y a aussi, à mon avis, quelque chose de L 'Achat du cuivre dans l'entreprise de Grüber, quelque chose qui reste brechtien, une très forte subjectivité (Grüber, dans un entretien assez ancien sur Faust Salpêtrière, définissait son projet comme l'acceptation sur le plateau d'un maximum de subjectivité), mais soutenue par une volonté de maîtrise absolue de l'hystérie.

Le fait que les spectacles de Grüber soient souvent menacés d'extinction tient beaucoup, je crois, à cette non-hystérie et, surtout, à un phénomène très important, celui que je nommerais "une chose après l'autre". La sortie d'un personnage crée une fin provisoire. Il y a des fins provisoires, il faut attendre que le prochain épisode commence. La problématique, chez Grüber, me semble être de plus en plus hölderlinienne et/ou kleistienne. Je pense à ce très beau texte où Kleist explique aux acteurs que la pensée vient en parlant, comme l'appétit vient en mangeant: "Quand je commence à parler, je sais ce que je veux dire. Je dois le figurer par une première phrase. Cette phrase me semble ou suffire ou ne pas suffire. Donc, je dois éventuellement en inventer une seconde, mais elle n'est pas prévue." Nous Français avons finalement une interprétation plus téléologique du langage. Nous allons volontiers à la fin, puisque c'est écrit. Je crois que Grüber pousse à bout une chose que j'ai pu moi-même expérimenter en travaillant avec des acteurs allemands, cette façon de faire une chose après l'autre. Entre les deux, il y a une sorte de respiration, on entend la personne vivre en silence, le temps se dérouler, l'espace devenir temps. Il y a de l'espace pour la réflexion.


Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.164-168

© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre - Festival d'automne à Paris

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