Etre simple et fier

Angela Winkler

aillaud
croquis © Gilles Aillaud
Angela Winkler dans Antigone, 1987



Grüber vint à la Schaubühne. Il y avait là les "stars", les comédiens que Peter Stein distribuait dans les rôles principaux. Dès le début, Grüber porta plus d'intérêt aux autres. C'est ainsi que j'eus le rôle de Marianne dans Les Légendes de la forêt viennoise de Horvath. Je n'ai eu que quelques répétitions avec lui. Je répétais le chant "Da draussen in der Wachau", restais quelques instants assise sur scène et écoutais. Je me suis malheureusement cassé une jambe et Jutta Lampe reprit le rôle.

J'ai beaucoup appris de Grüber, par Grüber. C'est ce que diront assurément tous les acteurs qui ont travaillé avec lui. L'essentiel: ne plus avoir peur sur scène. Je ne ressens aucune pression à devoir représenter quelque chose. Je foule le plateau et suis simplement là. J'écoute et réagis. Par cette écoute, je suis libre et peux tout essayer, je peux rugir de douleur ou me taire des heures durant.

Grüber m'a donné le courage de m'accorder le rythme dont j'ai besoin. Je peux toujours et encore "persister" sur scène. Je peux arrêter lorsque j'ai le sentiment de m'être fourvoyée, je suis même capable de m'endormir sur scène, de bondir ensuite, éveillée comme le jour, au moindre bruit.

Grüber aime mettre des enfants et des animaux sur scène. Cela est étroitement lié à leur capacité d'être. Grâce à Grüber, j'ai appris à travailler sans transitions, comme les enfants. Lorsque, dans le rôle d'Antigone, j'ouvre la bouche pour crier, Antigone crie, cent fois, le même son, toujours la même blessure, pour, à un moment donné, quelque part, s'asseoir perdue et dire presque dans un sourire: "Seulement parce que j'ai vénéré la pitié" (Hölderlin). Grüber m'a appris à être impitoyablement directe sur scène, animale et tendre. Montrer les contradictions de l'être humain, c'est ce que fait son théâtre.

Après sa condamnation à mort, tandis qu'elle se dirige vers le choeur de femmes qui, en bas, au pied du mur, écosse des haricots, Antigone prononçait ces mots: "Beaucoup de choses sont prodigieuses. Mais rien n'est plus prodigieux que l'homme" et achevait en disant: "Là où le beau est avec lui est aussi l'insolence." Sur ce texte de Hölderlin, Antigone s'agenouillait près des femmes et préparait avec elles les haricots. Deux femmes, une femme âgée, une femme jeune, travaillaient simplement ensemble, bien que, sur le visage de la plus jeune, la bouche fût tordue par l'effroi de la mort. Une scène de la vie de tous les jours.

Cet exemple est caractéristique du travail de Grüber où s'exprime tant l'amour pour l'être humain qu'il porte en lui. Face au monstrueux, à ce qui est grand, Grüber pose le petit, le quotidien. Son théâtre peut hurler la misère et le chagrin dans les lamentations les plus inouïes et poser tout de suite après une main apaisante sur une épaule, sourire. Chaque spectateur du théâtre de Grüber fait un voyage. Il se souvient, il sent qu'il vit, aussi difficile et douloureux cela puisse-t-il être, il sort merveilleusement revigoré de la représentation. C'est pourquoi le théâtre de Grüber est si humain. Il laisse au spectateur de l'espace, de l'air, du temps pour la découverte, tout comme il nous accorde à nous comédiens sur la scène de l'espace, du temps.

A cela concourt également sa compréhension de la lumière. La lumière claire, brillante de midi, et l'obscur. Dans La Medesima strada, Gilles Aillaud avait projeté une ombre sur le mur et Antigone pouvait encore et encore trouver refuge au sein de cette ombre. Au début, cela m'était difficile. Je voulais toujours m'avancer dans la lumière lorsque je désirais expliquer quelque chose à Créon. Mais Antigone n'a pas besoin d'expliquer quoi que ce soit, elle ne doit, elle ne veut pas convaincre ! Simplement, elle agit et peut ainsi se tenir dans l'ombre la plus obscure. Voilà sa grandeur. Lorsque j'ai compris ce que Grüber et Aillaud entendaient par cette ombre, l'ombre m'a donné le repos, m'a aidé à ne pas m'enfuir dans les petites choses. Plus tard, je traversais la lumière brillante des projecteurs et m'y brûlais le visage. Je recherchais la provocation de la lumière. Déjà dans les Six personnages en quête d'auteur, j'avais appris à aimer cela, à rechercher la lumière. La lumière est fatale, elle dévoile, on peut s'y brûler. Mais si l'on s'offre sans secours, on devient aussi fort et limpide.

Par Grüber, j'ai appris à être simple sur scène, à ne pas jeter de la poudre aux yeux, à ne pas faire de niaiseries d'acteur. Grüber met souvent des enfants sur scène. Les enfants remarquent tout de suite lorsqu'on ne fait que faire comme si". Ils sont simplement là. A Milan, Grüber opposa à Antigone une petite Antigone, elle jouait quelque part, dans un coin. oh, j'ai remarqué à ce moment-là que je ne pourrais pas du tout bluffer. L'enfant était totalement absorbée par son jeu, totalement là dans son être.

Grüber m'a glissé un jour un petit papier, je crois que c'était lors des Six personnages de Pirandello, je l'ai toujours porté avec moi, sous mon pied, dans ma chaussure. Sur le petit papier était inscrit: "Sois simple et fière !". Il avait senti mon insécurité après la première représentation, à cause des difficultés que nous avions au début avec le public et la critique ("trop sombre, pas assez fort"). Mes collègues commençaient à parler fort, à retomber dans leurs anciennes façons de jouer. Et j'étais soudain là comme une parente pauvre, j'étais perdue. Je ne pouvais plus regarder un acteur sans souffrir, parce que ce n'était plus ce que nous avions élaboré avec Grüber. Il était parti et ils retombaient dans leurs anciennes attitudes de comédiens. C'est souvent ainsi. "Le souffle de Klaus" manque souvent dans les représentations. Les acteurs de Grüber doivent apporter à l'oeuvre une responsabilité gigantesque. C'est pour cela que les représentations sont souvent si différentes. Il suffit qu'un acteur ne soit pas "en éveil" et tout vacille. Mais c'est aussi cela, à mon avis, qui est beau, que les choses bougent en représentation, que tout ne soit pas toujours aussi bon ou mauvais. Tout ce qui a lieu sur scène est toujours très fragile. Lors de L'Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, Grüber nous disait toujours: "Pensez que vous vous déplacez sur de la glace. Elle peut se briser si vous devenez trop sûrs de vous. Faites attention, soyez vigilants !"

Dans Les Bacchantes, (mon premier travail avec Grüber si l'on excepte Marianne), j'ai eu souvent des difficultés à cause du souffle faussement posé d'une des Bacchantes placée à côté de moi. Il m'a fallu ainsi me concentrer très fort sur mon personnage. Je ne devais, je crois, prononcer qu'une phrase: "Allons dans la forêt !" Je me souviens encore que, d'être si concentrée, des larmes me venaient souvent aux yeux, je me tenais, pleine de désir et de savoir, dans l'attitude des Bacchantes, jusqu'à ce que cette phrase s'échappât de moi comme cela, de mes lèvres. oui, ce petit bout de papier, le mot "fière" m'ont beaucoup aidé.

Grüber "dégonfle" les comédiens, il les dénude. En répétition, très prudemment, il se met à leur tirer le tapis sous les pieds jusqu'à ce qu'ils ne sachent plus rien. C'est alors qu'il commence à travailler avec nous. Comme lorsque l'on parle simplement, mot à mot, comme des perles enfilées sur un collier. Et lorsque l'on parle si simplement, comme l'on fait avec un enfant, on sent soudain les mots que prononce l'autre devenir corporels. C'est un cri, un cri et un silence. Et l'on peut traverser les plus grands monologues, les mots les plus énormes en demeurant assis à faire quelque chose de banal (ainsi le monologue de Marion dans La Mort de Danton). Lorsque j'assiste comme spectatrice à une représentation de Grüber, oui, j'"entends" souvent le silence.

Lors du Prométhée de Salzbourg, dans la Felsenreitschule à ciel ouvert, j'entendais les oiseaux au-dessus de moi, je jouais Io, j'étais au aguets, j'écoutais attentivement le bruit d'un avion et lorsque l'on écoute vraiment, le public voit et entend avec soi. Je trouve magnifique que le théâtre de Grüber sorte au dehors, dans la nature. Lorsque je travaille avec lui, je n'ai jamais le sentiment que nous travaillons dans un espace de répétition étroit, l'imagination conduit au dehors et je sens autour de moi le vent du dehors. Chez Grüber, j'ai toujours été le gibier qui vit en liberté, s'élance pieds nus au-dessus des collines (il est vrai que je suis toujours venue de loin, jamais d'une entreprise de théâtre, toujours de chez moi, de la campagne, de la mer, des montagnes).

Grüber n'a de cesse de répéter: "Ecoutez-vous. Si vous le faites, rien ne peut devenir rigide. Tes yeux, tes oreilles doivent être partout. Comme cela, tu saisis tout et peux réagir avec fulgurance en cas de nécessité. Tu peux même sortir de ton rôle, tu peux écouter seulement, seulement regarder." C'est cette belle chose-là qu'un comédien peut apprendre encore et encore auprès de Grüber. Il te donne le courage d'écouter vraiment, de regarder vraiment. Il fait de nous des enfants qui doivent tout apprendre pour la première fois, l'écoute, le regard, la marche, le geste de donner, celui de prendre. C'est pour cela que tant de comédiens veulent travailler avec Grüber. Il les rend à nouveau sensibles à eux-mêmes, leur ôte prudemment la cuirasse qu'ils ont revêtue pour ne pas être blessés. En répétition avec Grüber, on est vulnérable en permanence, à l'intérieur comme à l'extérieur. Grüber nous a montré un jour le film de Clouzot sur Picasso. Picasso peint, on voit sa main, le pinceau. Voici un coq, deux coups de pinceau et c'est un diable, un ange, une fleur. "Etre libre afin de pouvoir jeter." Ne pas admettre comme certains ce qui a été trouvé, aller toujours et à nouveau de l'avant, être en éveil. C'est cela que j'ai appris, avec Grüber, pour mon métier de comédienne.


Traduit de l'allemand par Jean-Bernard Torrent

 

Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.91-94

© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre - Festival d'automne à Paris

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