"...Zwei Gefühle...", Musik mit Leonardo

par Wolfgang Fink


"ZWEI GEFUHLE ", MUSIK MIT LEONARDO
(1991-1992)
Pour récitants et ensemble.
Texte: Léonard de Vinci, deux fragments du Codice Arundel,
traduits de l'italien en allemand et pourvus d'un titre
par Kurt Gerstenberg: Verlangen nach Erkenntnis.
Création: Stuttgart, 9.10.1992.
Ensemble Modem, dir.: Peter Eötvös
Dédié à l'Ensemble Modern (à la mémoire de Luigi Nono).
Durée: environ 20 minutes.

Si l'on voulait faire ressortir un trait caractéristique de la pensée compositionnelle de Helmut Lachenmann, qui reste si difficile à classer, ce serait peut-être sa forte orientation vers le matériau - un "héritage" de la musique des années 1950 qu'il n'a jamais désavoué. En effet, Lachenmann n'a jamais fixé son attention exclusivement sur une pensée abstraite de l'agencement. Le résultat sonore des procédures compositionnelles est au coeur de son travail. Il a développé ce rapport de la disposition du matériau et de la perception (Wahmehmung (1)) dans un de ses textes majeurs: "L'écoute est désarmée sans l'écoute", où il suggère de comprendre la musique "comme ensemble d'agencements", comme un"paysage que la perception doit explorer" (2).

Dans cet essai, il n'accorde cependant aucune sorte de priorité à un aspect donné du phénomène musical: ses dimensions structurelles et sensorielles sont au contraire comme les deux faces - l'avers et le revers - de la médaille. Ce n'est pas non plus par imprécision que l'image topographique choisie par Lachenmann fait son apparition dans ce contexte. La métaphore, à laquelle on a traditionnellement recours, de la musique comme architecture de sons suggère une relation sans lacunes entre le projet, la réalisation et l'oeuvre achevée. L'idée de la musique comme paysage est donc bien plus juste par son caractère essentiellement "fugitif": de même que les divers gauchissements, anfractuosités et plis synclinaux se refusent à une vue panoramique et à une mainmise, à une toise immédiate, de même le matériau musical s'avère résistant face aux actes arbitraires que sont les apprêts compositionnels. A ce moment d'indétermination virtuelle correspond l'inconstance de l'écoute: non seulement celle de l'écoute individuelle d'un "auditeur" potentiel, mais aussi celle d'une écoute en quelque sorte supérieure, qui embrasse virtuellement l'ensemble de toute l'expérience musicale possible. Combien de fois ce qui a pu être structurellement bien pensé ne toume-t-il pas au simple bricolage, du fait que le compositeur est justement dépourvu de cette "oreille spéculative". Dans une telle perspective, le concept de "perception" (Wahmehmung) - aussi général soit-il - est élevé au rang d'une catégorie critique, et ce n'est pas un hasard si, ainsi compris, il joue un rôle central dans la pensée de Lachenmann.

Il est frappant de voir qu'un compositeur qui conçoit son travail également comme réaction contre les "handicaps et les limitations socialement médiatisées" de l'"appareil esthétique" entretient un rapport extrêmement parcimonieux avec l'instrumentarium électronique ou électroacoustique. Instrumentale au sens fort, la musique de Lachenmann place en son centre le caractère de la médiation, ou si l'on préfère, sa dimension d'instrumentalité.

Son projet d'une "musique concrète instrumentale", développé dans les années 1960, orientait le regard pour ainsi dire de manière microscopique sur l'action devenue convention qui se cache derrière la façade du son. Il a ainsi développé une palette d'une inépuisable richesse quant aux gradations entre le son et le bruit, sans pour autant travailler à leur fusion et à leur lissage sous une surface qui recolle le tout. La recrudescence de "sonorités philharmoniques" dans les oeuvres des quinze demières années n'est pas une rechute dans une quelconque habitude, mais une partie intégrante de la stratégie de Lachenmann pour diriger ce mode d'observation microscopique sur le familier; pour, dans l'antre du lion, dans la cage du familier, envoyer la sonde acoustique vers les strates de l'inconnu, vers l'étranger.

Avec "... Zwei Gefühle ...", son oeuvre la plus récente, Helmut Lachenmann dévoile d'une manière étonnamment directe les composantes affectives de son expérience compositionnelle, et marque par le sous-titre - musique avec Leonardo - l'importance de la source d'inspiration. Il est remarquable qu'un compositeur contemporain s'engage tellement "à découver" dans un texte qui met en parallèle l'acte de la connaissance (de soi) créative et le règne de la nature. Ce qui laisse supposer en retour que le beau naturel, exilé de l'esthétique depuis Hegel, peut acquérir, à notre époque d'exorcisation complète de la nature, une qualité nouvelle en quelque sorte explosive: le règne turbulent des forces naturelles aura permis de dégager une connaissance du conflit intérieur - un conflit qui peut certes se décrire avec les catégories de la raison, mais qui ne se dénoue pas dans cette description.

S'agissant d'un texte historique, Lachenmann a dû briser un moment de "recul". Ainsi, c'est une dramaturgie complexe qui conduit l'articulation du texte. L'ingénieux entrecroisement des deux récitants reflète - tout à fait au premier plan - la dualité de sentiment dont parle le texte de Leonardo, et ouvre un espace de jeu pour toutes les nuances imaginables de la parole, depuis l'articulation instrumentale de phonèmes isolés (surtout consonantiques) jusqu'à la déclamation quasi théâtrale du texte. La musique n'est pas simplement superposée à cette dramaturgie. Selon la préposition du sous-titre - avec -, elle apparaît comme une strate complémentaire, comme un autre fil au sein de cet entrelacs (langagier) complexe. Le texte n'est ainsi ni noyé dans la musique, comme pourrait y inviter le geste dramatique, ni simplement commenté en musique. Il faut au contraire comprendre la partie instrumentale pure comme une manière de prolongement, de décloisonnement de l'entité "texte-musique". Et les fils de l'entrelacs pourraient également être conçus comme des lignes de mémoire tissées de façon dense et différenciée, en un impétueux stream of consciousness.

traduit de l'allemand par Peter Szendy

Léonard de Vinci, Codice Arundel Deux fragments

Verlangen nach Erkenntnis

So donnernd brüllt nicht dos stürmische Meer,
wenn der scharfe Nordwind es mit seinen
brausenden Wogen zwischen Scylla und
Charybdis hin und her wirft, noch der
Stromboli oderAetna, wenn die Schwefelfeuer
im gewaltsamen Durchbruch den grossen Berg
öffnen, um Steine und Erde samt den austretenden und
herausgespieenen Flammen durch die Luft
zu schleudern, noch auch die glühenden Höhlen
von Mongibello, wenn sie beim Herausstossen
des schlecht verwahrten Elements rasend jedes
Hindernis verjagen, das sich ihrem ungestümen
Wüten entgegenstellt (...)

Doch ich irre umher, getrieben von meiner
brennenden Begierde, das grosse Durcheinander
der verschiedenen und seltsamen Formen
wahrzunehmen, die die sinnreiche Natur
hervorgebracht hat. Ich wand mich eine Weile
zwischen den schattigen Klippen hindurch,
bis ich zum Eingang einer grossen Höhle gelangte,
vor der ich betroffen im Gefühl der Unwissenheit
eine Zeit lang verweilte. Ich hockte mit gekrümmten
Rücken. Die müde Hand aufs Knie gestützt beschattete
ich mit der Rechten die gesenkten und geschlossenen
Wimpern. Und nun, da ich mich oftmals hin und her
beugte, um in die Höhle hineinzublicken und dort
etwas zu unterscheiden, verbot mir das die grosse
Dunkelheit, die darin herrschte. Als ich aber geraume
Zeit verharrt hatte, erwachten plötzlich in mir zwei
Gefühle: Furcht und Verlangen. Furcht vor der
drohenden Dunkelheit der Höhle, Verlangen aber
mit eigenen Augen zu sehen, was darin
an Wunderbarem sein möchte.

traduit de l'italien par Kurt Gerstenberg.


(Désir de connaissance)

La mer en tempête ne fait pas un tel fracas
avec ses eaux tumultueuses entre
Charybde et Scylla lorsque la fouette
l'aquilon venu du nord; ni Stromboli,
ni Mongibello lorsque les sulfureuses
flammes qu'ils renferment forcent
et crèvent la haute montagne, projetant
dans l'air, en même temps que la flamme
jaillissante qu'ils vomissent, des pierres et
de la terre; ni Mongibello lorsque ses
cavernes embrasées rendent les éléments
contenus à grand peine, lorsqu'elles les
crachent et les vomissent rageusement
alentour, repoussant tout ce qui fait obstacle
à leur élan impétueux (...)

Tiré de ma vaine rêverie et désireux de voir
le nombre immense des formes nombreuses
et variées créées par la féconde nature,
j'atteignis, après avoir erré un moment
parmi les rochers ombreux, I'entrée d'une
grande caverne devant laquelle je restais
un moment, stupéfait et ignorant tout
de ce prodige. Je pliai mes reins en arc,
ma main gauche posée sur un genou et,
de ma main droite, je fis de l'ombre
à mes paupières baissées et closes,
m'inclinant maintes fois d'un côté et
de l'autre pour voir si je pouvais distinguer
quelque chose là-dedans; mais
cela m'était interdit par l'obscurité
qui y régnait. Bientôt montèrent en moi
deux choses, la peur et le désir: peur
de la grotte menaçante et sombre, désir de
voir s'il y avait là rien de mystérieux.

traduit de l'italien par Chantal Moiroud.



(1). Pour la traduction de Wahrnehmung, et le sens de ce terme dans la pensée de Lachenmann, voir la note 12 dans l'article "L'aspect et l'affect".

(2). "Hören ist wehrlos - ohne Hören: Uber Möglichkeiten und Schwiengkeiten", MusikTexte, n°10, Köln, juillet 1985, p. 7-16. Je cite la traduction française de Martin Kaltenecker ("L'écoute est désarmée - sans l'écoute", Entretemps, n°1, Paris, avril 1986, p. 100.), qui donne "explorer" comme équivalent de l'allemand abtasten; le terme a également une connotation plus directement physique, quelque chose comme "palper".

Source : "Helmut Lachenmann"
(Livret-programme)
Ed. Festival d'Automne à Paris, Paris, 1993, p.17-18

© Festival d'Automne à Paris

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