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Gran Torso
par François Bohy
GRAN TORSO (1971-1972 / nouvelle version en 1978 / version révisée
en 1988)
Pour quatuor à cordes.
Création: Brême, 6.5.1972.
Società Cameristica Italiana: Ivan Rayower, Umberto Oliveti,
Emilio Poggioni, Italo Gomez /
Création de la nouvelle version: Witten, Wittener Tage für
neue Kammermusik, 23.4.1978.
Berner Streichquartett: Alexander van Wijnkoop, Eva Zurbrügg,
Henrik Crafoord, Walter Grimmer
Dédié à Italo Gomez et à la Società
Cameristica Italiana.
Commande: Radio Bremen.
Durée: environ 21 minutes.
Dix-sept ans séparent la première version de Gran
Torso de son élaboration définitive. Entre 1971
et 1988, la musique de Helmut Lachenmann a évolué, imprimant
sa marque aux versions successives de l'oeuvre. La grande forme de
ce premier quatuor semble résumer le chemin parcouru. Quand,
au centre de la pièce, la musique s'immobilise sur une longue
tenue d'un son frotté à l'archet sur le cordier (1)
de l'alto et du violoncelle, produisant une sonorité semblable
à un souffle, une respiration, il s'agit d'une sorte de seuil
minimal de la musique. Selon le compositeur, il représente
le passage entre une déconstruction d'un langage et sa reconstruction.
Dans la première partie, selon un jeu de catégories
sonores propre à l'écriture de Helmut Lachenmann, les
sonorités "extra-instrumentales" construisent un
long et inexorable decrescendo qui aboutit à cette section
centrale où ne subsistent, pour l'alto et le violoncelle, que
les aller-retours de l'archet sur le cordier. Un mode de jeu qui fixe
l'attention de l'auditeur au coeur d'une sonorité qui s'impose
par son caractère brut, originel. Ce point central, où
la durée s'abolit, représente à la fois l'aboutissement
du mouvement précédent, mais aussi l'endroit où
s'accumule l'énergie d'une recomposition. Plus qu'un simple
repère temporel, il matérialise l'impression d'un milieu
dans l'oeuvre.
À partir de cette sonorité brute, comme figée,
le discours musical se reconstruit entièrement, par accumulation
de gestes simples, comme incontrôlés - frottements de
l'archet à la fois sur la caisse et sur le cordier, rebonds
sur les cordes étouffées - semblables à la transcription
instrumentale d'une action naturelle (frotter, frapper, rebondir).
Ce choix marque la volonté du compositeur d'utiliser des éléments
indifférenciés, dont la forme neutre sera progressivement
modelée par la mise en oeuvre d'un nouveau langage. Dans la
première partie, la focalisation opérée sur ces
objets bruts, sur ces données de base du monde sonore, apparaît
comme la condition sine qua non de la compréhension
de cet univers musical.
L'accumulation de sonorités brutes se différencie par
l'évolution de ses éléments: d'abord individualisé,
le rebond de l'archet sur la corde se transforme par la suite en matériau
d'un contrepoint rigoureux; il change de nature et devient balzando
perpetuo (le rebond est "infini"), laissant apparaître des
hauteurs identifiables. Ainsi, le déploiement de l'oeuvre est
indissociable d'un processus de raffinement des sonorités,
qui leur fait perdre leur caractère brut, originel.
Tous les éléments entendus dans la première partie
reviennent par la suite - en particulier les sonorités "perforées"
écrasées à l'archet -, mais dans un contexte
différent, en quelque sorte rénové. Dans cette
perspective, la fin voit reparaître mode de jeu central, légèrement
modifié: au lieu de jouer arco sur le cordier, les violons
et l'alto jouent arco sur le chevalet, produisant là
aussi une sonorité de soufffle, dont le pouvoir évocateur
est amplifié par les incidences musicales que nous lui connaissons
désormais.
(1). Le cordier est la pièce de bois où s'attachent
les cordes, à l'opposé de la touche par rapport au chevalet.
Source : "Helmut Lachenmann"
(Livret-programme)
Ed. Festival d'Automne à Paris, Paris, 1993, p.
© Festival d'Automne à Paris
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