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Espaces de la jouissance
Klaus-Michael Hinz
TEMA (1968). Pour flûte, voix et violoncelle.
Création: Stuttgart, Musikhochschule, 19.2.1969.
Stuttgarter Trio: Gerhard Braun (fl.); Hanna Aurbacher (mezzo-soprano);
Wemer Taube (vlc.)
Dédié à Ivana Loudov
Durée: environ 14 minutes.
STREICHTRIO I (1965).
Pour trio à cordes.
(Création: Université de Gand, 29.3.1966.
Società Cameristica Italiana
Durée: environ 10 minutes
TRIO FLUIDO (1966-1967 / rév. 1968).
Pour clarinette, alto et percussion.
Création: Munich, Stadtische Galerie Lenbachhaus,5.3.1968.
Eduard Brunner (cl.); Michael W. Ranta (perc.); Franz Schessl (alto);
dir.: Helmut Lachenmann
Dédié à Fritz Büchtger et au Münchner
Studio fur neue Musik.
Durée: environ 16 minutes
temA, pour flûte, voix et violoncelle, est une tentative
extrême et conséquente vers une esthétique musicale
que Roland Barthes a décrite dans son essai Le Grain de
la voix (1). Barthes y développe une nomenclature du chant
en différenciant, d'après le modèle proposé
par Julia Kristeva, deux types prégnants: le phéno-chant,
d'une part, qui est au service de l'expressivité et comprend
la représentation et le drame, ainsi que les lois propres à
un genre, obéissant à "ce qui forme le tissu des
valeurs culturelles" (2); le géno-chant, au contraire,
c'est "le volume de la voix chantante et disante, l'espace où
les significations germent"du dedans de la langue et dans sa
matérialité même"" (3). Le phénotype
chanté satisfait aux demandes de la culture de masse qui cherche
à réduire la musique à son expressivité.
De par sa définition habituelle, elle ignore la "différence
entre une musique qui "exprime quelque chose", qui part
donc d'une langue qui serait en quelque sorte d'avance intacte, et
une oeuvre qui "est expression", qui nous parle donc pour
ainsi dire de façon muette, comme les plis d'un visage marqué
par la vie". Helmut Lachenmann ne croit "qu'à cette
dernière forme d'expression" (4). Et c'est elle qui définit
le génotype musical.
L'oeuvre de Lachenmann prend le respir pour repère thématique
(5). Composée durant l'été 1968, elle est parmi
les premières pièces dans lesquelles le respir
est thématisé comme procès énergétique
acoustiquement médiatisé. Elle rompt pourtant avec le
mythe du souffle, qui n'apparaît pas comme pneuma, c'est-à-dire
comme âme, qui se gonfle et s'exhale; Lachenmann, dans son travail
compositionnel, le relie plutôt à des formes de l'articulation,
ouvrant cet espace dans lequel les significations naissent de la matérialité
même de la langue musicale: "c'est dans le gosier, lieu
où le métal phonique se durcit et se découpe,
c'est dans le masque que la signifiance éclate, fait surgir,
non l'âme, mais la jouissance" (6). De cela, temA
tient compte, comme le montrent notamment les indications pour la
chanteuse: en dehors de la simple inspiration et expiration, d'autres
signes existent qui prescrivent à une technique respiratoire
comme la compression deux modes de tremolo dans l'inspir:
le ronflement et le râle.
Les fragments textuels qui se composent au cours de la pièce
ne sont pas destinés à être compris par l'auditeur:
"ils servent à des modifications spécifiques de
l'expiration" (7), et se rebellent ainsi tout autant contre la
"tyrannie de la signification" (8) que contre le mythe du
souffle - contre ces caractéristiques qui, selon Barthes, imprègnent
la culture moyenne. Dans la partie chantée, les distorsions
vocales ne doivent jamais être conçues de manière
émotionnelle, mais toujours en termes instrumentaux. Tandis
que l'émotion, comme le remarque Lachenmann non sans malice,
endommage la voix, l'instrumental permet de la modifier pour ainsi
dire de façon génotypique. L'expressivité arrachée
au phéno-chant ménage à l'oeuvre de Lachenmann
son accès vers cet "espace de plaisir, de jouissance,
lieu où le langage se travaille pour rien, c'est-à-dire
dans la perversion" (9.) La forme d'expression du génotype
musical est perverse. Cela se reflète dans les partitions de
Helmut Lachenmann et dans l'histoire scandaleuse de leur réception.
Le piètre expressionnisme du phénotype musical se fait
passer pour naturel. Au contraire, dans les compositions de Lachenmann,
la technique et l'expression se fondent: " le son se donne à
entendre comme information quant à sa production et aux conditions
physiques et mécaniques qui y participent" (10). Comprenons
par là un concept du matériau qui "ne se donne
plus par delà un "texte" musical opérant sur
le mode discursif, mais - presque sans art - comme un "événement
naturel artificiel" mis en scène dans sa dimension pragmatique
" (11). Ce concept définit l'idée d'une musique
concrète instrumentale, à laquelle les travaux de
Lachenmann doivent beaucoup, depuis la fin des années 1960.
Dans une telle écriture s'exprime une volonté artistique
que l'on peut véritablement dire maniériste. Il y a,
comme l'a remarqué Carl Dahlhaus, un trait commun à
tous les maniéristes: "le croisement de l'ostentation
technique et de l'expressivité poussée à l'extrême.
Le résultat n'intègre et n'abolit pas sans reste les
moyens; ils ne sont pas cachés, mais plutôt donnés
à voir" (12). Cette relation particulière entre
la rationalité technique et l'expression des sentiments ne
caractérise pas seulement temA. Elle a constitué
un modèle pour le développement artistique de Lachenmann,
et pour la forme de sa provocation esthétique.
Le son de la voix se déploie donc ici comme information quant
à sa production et aux conditions corporelles qui y participent.
On entend des bruits d'inspiration et d'expiration, des claquements
sur le palais, des bonds et rebonds de la langue sur les lèvres,
"la glotte, les dents, les parois, le nez" (13). La partition
exige une extremitas maximale dans l'expression. Elle va du
"cri strident" au "dialogue murmuré entre la
flûte et la voix". La chanteuse doit quasiment "inspirer
en criant", puis retenir son souffle dans l'engourdissement;
elle doit "haleter, tout au fond de la gorge", "déformer
la note chantée par une pression trop forte", ou produire
la note "en la comprimant avec un léger crépitement
tout au fond de la gorge". Parmi ces techniques vocales, le Flatterlippe
(14) est un corrélat du croisement maniériste de l'émotion
et des fondements physico-mécaniques de sa mise en scène
pragmatique comme événement naturel artificiel: il apparaît
ici que "l'expression musicale ne prend toute sa force que comme
résultat d'un dépassement des limites, d'une déformation
du matériau dans la pièce elle-même" (15).
Dans temA, ce procès de métamorphose s'accomplit
à la limite entre l'expression des sentiments et la technique
instrumentale. Ce n'est pas seulement que des actions vocales sont
prescrites aux instrumentistes: dans leurs parties instrumentales
se trouvent également des sons et des bruits qui approchent
au plus près ceux de la chanteuse. Les sonorités instrumentales
et vocales se fondent en une suite d'illusions, au raffinement desquelles
la technique compositionnelle de Lachenmann doit son empreinte maniériste
au sens fort.
D'après Lachenmann lui-même, son Trio à cordes
de 1965 est une anticipation rudimentaire de cette esthétique
musicale. Les moments sonores de la pièce peuvent être
compris comme les "marges d'espaces temporels quasi "dénudés"
qui s'ouvrent dans l'effritement", et dont le "vide intact"
aura permis le développement des visions de l'oeuvre ultérieure
(16). Il y a déjà là un trait spécifiquement
maniériste. Le maniérisme musical "excède
le sonore, et représente ainsi - selon son intention quelque
chose qui n'est pas perceptible acoustiquement" (17). Il exprime
l'inexprimable. Et il se rapproche ainsi du topos romantique
de l'ineffable. Ce n'est pas un hasard si, "dans le débat
sur les fondements de la modernité", deux époques
de l'histoire de la musique et de la culture revêtent une importance
toujours plus décisive: "le maniérisme et le romantisme"
(18). La volonté artistique propre au génotype musical
relève et abolit cet état des choses. Ainsi, le Trio
fluido de 1966 révèle, sur l'arrière- plan
d'une suite de fragments apparemment disloqués, des propriétés
matérielles de plus en plus extrêmes, si bien qu'à
la fin, "I'expérience de la complexion corporelle de la
matière sonore et, derrière elle, le temps ainsi évidé,
sont dégagés de toute emprise, rendus conscients et
articulés dans le contexte musical" (19). La pièce
appartient de ce fait à ces premières oeuvres dans lesquelles
des techniques essentielles de structuration sont développées
- techniques qui confèrent au travail compositionnel de Lachenmann
dans son ensemble sa valeur particulière. Ce travail relève
du concept paradoxal de tradition révolutionnaire. Son "adversaire
est la modération: la voie moyenne d'après Schoenberg
est la seule qui ne mène pas à Rome" (20). Helmut
Lachenmann légitime la "résistance de la créativité
contre le préformisme des moyens disponibles" (21)en se
référant à cette tradition latente. De
s'y savoir lié, cela signifie avant tout, pour le compositeur,
résister contre la tradition, dans la mesure où
les catégories de celle-ci représentent des conventions
dominantes. Ce serait la tradition du phénotype musical, avec
laquelle la technique compositionnelle de Lachenmann entretient un
rapport d'idiosyncrasie polémique.
traduit de l'allemand par Peter Szendy
© Disques Montaigne pour le texte original en allemand
(1). Roland Barthes, Le Grain de la voix, dans L'Obvie et
l'obtus, Essais critiques III,Paris, Seuil, 1982,
(2). Ibid., p. 239.
(3. Ibid., p. 239.
(4). Helmut Lachenmann, "Uber das Komponieren", MusikTexte,
n°16, Köln, octobre 1986, p. 11.
(5). macht den Atem zum Thema. En allemand, T(h)ema
est le palindrome d'Atem, la respiration - ce que souligne
la typographie du titre de l'oeuvre de Lachenmann, avec sa majuscule
déplacée: temA. Le terme de respir est
emprunté à Jean-Louis Tristani (Le Stade du respir,
Paris, Editions de Minuit, 1978).
(6). Roland Barthes, op. cit., p. 240.
(7). temA, Indications pour les interprètes.
(8). Roland Barthes, op. cit., p. 241.
(9). Ibid., p. 243.
(10). Helmut Lachenmann, Drei Werke und ein Rückblick,
conférence inédite, novembre 1992,
(11). Ibid.
(12). Carl Dahlhaus, "Neue Musik", als historische Kategorie,
dans Das musikalisch Neue und die Neue Musik, Hans-Peter Reinecke
(ed.), Mainz, 1969, p. 37
13). Roland Barthes, op. cit., p. 240.
(14). Terme forgé par Lachenmann dans la partition de temA,
sans doute par analogie avec le Flatterzunge (en anglais,
fluttertongue) qui désigne un trémolo lingual sur
les instruments à vent; Flatterlippe serait donc une
sorte de trémolo "lippal", avec les lèvres.
(
(15). Helmut Lachenmann, Drei Werke und ein Rückblick.
(16). Ibid.
(17). Willibald Gurlitt, Vom Klangbild der Barock-Musik, cité
d'après Gustav René Hocke, Manierismus in der Litteratur,
Sprach-Alchimie und esoterische Kombinationskunst, Hambourg, 1959.
(18). Helmut Heissenbüttel, Stichworte zu einer Ikonographie
der europäischen Moderne, dans Zur Tradition der Moderne,
Aufsätze und Anmerkungen 1964-1971, Darmstadt, 1972.
(19). Helmut Lachenmarm, texte de présentation pour Triofluido,
inédit.
(20). Carl Dahlhaus, op. cit., p. 31.
(21). Helmut Lachenmann, Anmerkungen zur Tradition, conférence
inédite, mars 1978.
Source : "Helmut Lachenmann"
(Livret-programme)
Ed. Festival d'Automne à Paris, Paris, 1993, p.20-21
© Festival d'Automne à Paris
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