Préface

par Philippe Albèra


Figure solitaire, exigeante et inquiète, György Kurtág a développé son oeuvre à l'écart des grands mouvements de son époque. Citoyen de cet "autre" monde qu'a été, pendant plus de quarante ans, l'Europe de l'Est, il fut découvert tardivement dans le nôtre. Il y apparut comme un étranger, un marginal volontaire, qui ne respectait pas les totems et les tabous de nos différentes tribus. Sa musique n'était pas sérielle, néo, minimale, réaliste, ou aléatoire... Elle forme un monde miniature, où l'on retrouve la trace des formules contemporaines, mais aussi la mémoire de toutes les musiques du passé, de l'histoire, du folklore, et de sa propre vie, comme condensés. Réduits à un geste, à une note.

Son oeuvre nous plonge aussi dans l'infini de la mémoire et de l'invention. Aphoristique, elle échappe à toute idée de construction, à toute dimension narrative ou psychologique, au concept même de la forme en soi: les fragments sont reliés par des fils intérieurs et mystérieux protégeant une force indomptée et fragile tout à la fois. La violence du geste est inscrite à l'intérieur d'un artisanat minutieux comme le plaisir enfantin du jeu dans le travail compositionnel le plus élaboré. Rien. dans la musique de Kurtág, ne se plie aux règles et aux schémas préétablis, à l'idée d'une musique agréable et consolatrice. Ses différents moments, emboîtés les uns dans les autres ne s'inscrivent pas dans un jeu de perspectives, mais créent leur propre espace. On s'y déplace comme dans un labyrinthe: l'écoute est notre seule boussole. Les images sonores, éphémères, y sont des apparitions, mélange de merveilleux et d'effroi. L'oeuvre, en nous perdant, nous révèle à nous-mêmes, et à l'histoire présente. Depuis peu, Kurtág compose ses concerts comme un rituel où les oeuvres singulières, qui reposent sur des mouvements brefs, sont elles-mêmes fragments d'un ensemble plus vaste. Le concert n'a plus rien dès lors, de culinaire ou de mondain, il ne renvoie plus à une "logique" de programmation, mais invite à cheminer: voyage imaginaire, épreuve initiatique, il incite à partager l'aventure intérieure et la recherche existentielle qui fondent toute l'oeuvre du compositeur.



Source : "György Kurtág"
(Livret-programme)
Ed. Festival d'Automne à Paris, Paris, 1994, p. 2

©Festival d'Automne à Paris

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