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Jatékok - Transcriptions András Wilheim
TRANSCRIPTIONS DE MACHAUT A BACH (1974-1991). Ces compositions - des transcriptions de Bach et un choix de pièces dans la série des Jatékok pour piano - s'écartent de la conception traditionnelle d'un programme de concert, et s'organisent en un cycle. Dans une telle disposition, les transcriptions de Bach deviennent pour ainsi dire les composantes d'un univers musical auquel les pièces de Kurtág ont donné naissance. Qu'elles puissent ainsi s'intégrer sans solution de continuité, cela peut aussi s'expliquer par l'ouverture de la série des Jatékok: une oeuvre qui s'enrichit sans cesse depuis 1973 (elle comprend actuellement des centaines de pièces), et qui se définit justement par l'acceptation de tous les éléments musicaux possibles, de tous les styles, ainsi que par la mise à l'épreuve, l'utilisation et l'appropriation de solutions et d'habitudes techniques caractéristiques d'autres compositeurs. Les Jatékok ont d'abord été conçus comme un recueil pédagogique pour le piano (une entreprise semblable à celle du Mikrokozmosz de Bartók, quelques décennies auparavant): il s'agissait de familiariser les enfants avec les procédés et la pensée de la musique contemporaine, dès leurs premiers contacts avec l'instrument. Certains éléments techniques de la nouvelle musique (le cluster, les sonorités obtenues avec la paume ou l'avant-bras, les glissandi) n'exigent pas nécessairement d'être attentif à l'exactitude des hauteurs, plutôt à l'intelligibilité du flux musical issu de leur construction. Si bien que ces éléments peuvent aussi faciliter l'approche du jeune pianiste: il travaille dès lors avec des moyens qui lui sont en quelque sorte déjà donnés, ou tout au moins, qu'il peut aisément s'approprier. Et tandis qu'il s'occupe de ces principes élémentaires - qu'il les expérimente -. Il fait connaissance, presque sans s'en apercevoir, avec son instrument: avec ses dimensions, ses réactions, avec l'énergie nécessaire à la production du son, avec son économie. Les possibilités acoustiques du piano se dévoilent à lui une à une. La série des Jatékok est donc à la fois moins et plus qu'une pédagogie du piano. Moins, car elle n'établit aucun dogme de méthode; plus, car il s'agit d'une introduction non seulement au jeu pianistique, mais aussi au faire musical et à la pensée compositionnelle. En effet, les Jatékok de par la recherche systématique qui s'y fait jour, sont aussi un terrain d'étude pour le compositeur. Si les principes élémentaires du jeu pianistique sont séparables, alors ils peuvent devenir, en eux-mêmes ou au sein de n'importe quelle combinaison, un matériau brut pour la composition. Mais pour cela, il convient aussi de soumettre la composition elle-même à cette démarche analytique, de rechercher ses fondements, c'est-à-dire les relations les plus simples que l'on perçoit dans la structure de toute oeuvre musicale, celles qui constituent la suite des événements sonores en composition. Les Jatékok sont une encyclopédie de la pensée de Kurtág: on y trouve toutes les marques stylistiques qui signent les autres pièces de son oeuvre, toutes ses tournures caractéristiques, tous ses fondements gestuels (tant dans l'univers mélodique que dans le travail de la forme). Il s'agit d'un véritable journal de compositeur: une collection d'idées, d'essais, de variantes, mais aussi de réflexions sur la musique populaire, sur les oeuvres écoutées-jouées d'autres compositeurs (un des fils conducteurs de cette collection est la série des hommages). On y rencontre également des références importantes à d'autres pièces de Kurtág - notamment dans la série emblématique de Virag az ember... (L'Homme est une fleur...) -, ainsi que des objets trouvés, des éléments de base qui sont déjà presque des compositions toutes faites, qu'il suffisait de remarquer. Les Jatékok ne sont pas pour autant de simples chutes, de simples études ou notations marginales: chaque mouvement a sa validité propre, chaque mouvement est en lui-même une composition. Il n'est peut-être pas exagéré de dire qu'avec ces pièces, Kurtág a créé un genre pour son propre usage. Un genre qui n'est toutefois pas sans précédent, si l'on pense aux Bagatelles de Beethoven, aux pièces lyriques de Grieg, aux Préludes de Scriabine ou (encore une fois) au Mikrokozmosz de Bartók. Les Jatékok sont une oeuvre ouverte, non une série close: ils peuvent accueillir n'importe quel type de composition, car ils ne sont liés à aucune logique cyclique (à partir des pièces initialement écrites pour piano, il existe des transcriptions pour différents effectifs instrumentaux; et l'on voit se constituer, depuis quelques années, des Jatékok pour instruments à cordes ou pour formations de chambre). Parallèlement aux Jatékok Kurtág a également transcrit pour piano à quatre mains des oeuvres qui lui paraissent particulièrement importantes. La liste des noms embrasse pratiquement toute l'histoire de la musique européenne: Machaut, Schütz, Frescobaldi, Purcell, Bach, Haydn, Moussorgsky, Bartók. La valeur pédagogique de ces transcriptions n'est nullement négligeable, car il s'agit d'oeuvres avec lesquelles l'étudiant en musique n'a guère que des contacts sporadiques. Mais leur signification réside plutôt dans le fait qu'elles s'élèvent au rang de véritables compositions: ce qu'elles nous présentent, c'est leur lecture par Kurtág, sur un autre médium. Une lecture personnelle, qui révèle un nouveau visage de ces oeuvres, car la sonorité du piano leur ouvre de nouvelles dimensions: une lecture qui attire l'attention sur l'importance des registres où apparaissent les composantes d'une structure musicale. Dans les transcriptions de Kurtág, le piano est l'instrument polyphonique idéal - il réalise un certain idéal sonore. Et si les Jatékok nous enseignent à faire de la musique et à réfléchir sur la musique, les transcriptions nous auront appris à l'écouter autrement. (traduction du hongrois: P. Sz.)
Source : "György Kurtág" |