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Voyage au coeur de la vie André Lévy
Notre planète était naguère un univers qui portait encore plusieurs mondes. Ils s'ignoraient. Il leur reste beaucoup à faire pour se mieux connaître, en attendant une confusion qui n'est pas pour demain. Le nôtre se voyait en Occident. Le monde chinois se déclarait au centre. A chacun sa logique, qui ne laisse pas d'être révélatrice. Chacun avait confusément la notion d'un extrême au-delà de son Orient pour l'un, de son Occident - l'Asie centrale - pour l'autre. Aux deux bouts de l'Eurasie, telle une immense palanche, les deux paniers que sont l'Extrême-Occident et l'Extrême-Orient pèsent d'un poids à peu près égal encore que le monde sinisé l'emporte sur l'Europe non seulement par son étendue et par le chiffre de sa population, mais encore par la durée, sinon l'ancienneté, de sa civilisation. L'Occident s'en ai rendu compte quand il a commencé à sortir de son monde il y a un demi millénaire. L'Extrême-Orient se révélait «super-Orient», une autre planète aux richesses matérielles et morales inouïes, au visage étonnamment semblable et étonnamment différent. Le modèle chinois n'a plus cessé de nourrir les rêves de l'Occident. Gouvernement de sages recrutés par le système des examens ? La Chine passe alors pour une sorte de réalisation de l'utopie platonicienne. Despotisme éclairé ? Puis elle se voit immobilisée dans l'enfance d'un modèle unique de la Civilisation par l'Occident conquérant, sûr de sa valeur et de ses valeurs. Quand ce «fossile vivant», comme disait Marx, s'éveillera, le monde tremblera, selon la formule de Napoléon si souvent répétée. On l'a aussi inversée. La Chine existait avant Confucius qui la croyait déjà en voie de désintégration ; elle renoue aujourd'hui avec ses traditions après un grave accès de fièvre iconoclaste. Le monde ne se réduit pas à la survie des plus aptes. Il a bien plus à gagner par l'enrichissement que lui assurent d'inépuisables mondes culturels. Trois siècles avant notre ère, Zhuangzi nous invitait à l'humilité de l'esprit en se demandant s'il se rêvait papillon, ou s'il était un papillon se prenant pour Zhuangzi. Certes la civilisation chinoise a beaucoup plus donné qu'elle n'a reçu. Bien plus qu'à la Grande Muraille, elle doit son isolement à son étrange écriture, obstacle relatif que la ferveur bouddhiste a pourtant surmonté par un travail de traduction d'une ampleur sans équivalent. La pensée chinoise s'en trouvera gauchie et la société marquée à jamais. Confucius, patron des lettrés, avait eu beau enseigner de tenir à distance le surnaturel, les Chinois se sont saisis avec une délectation suspecte de l'idée de réincarnation. Les spéculations de la philosophie indienne n'ont pu attirer que les esprits les mieux armés. Certes, le système des examens demeure l'armature d'un régime centralisateur qui s'est perpétué sur près de deux millénaires. Il maintient une couche sociale porteuse d'une culture unificatrice, celle des lettrés. Mais l'élan missionnaire du bouddhisme pénètre les milieux populaires. Concurrencé sur son terrain, le taoïsme se structure pour lui tenir tête. L'un des signes de cette modernité chinoise que Marco Polo eut tant de mal à déchiffrer, et non des moindres, s'avère être, avec l'imprimerie, la naissance d'une littérature de divertissement en langue vulgaire. Les lettrés y puiseront des occasions de défoulement, voire des moyens d'existence, en bravant les interdits de Confucius? Conteurs et bateleurs se muent en dramaturges et romanciers. Le double registre, littéraire et vulgaire, devient une source de renouvellement comparable à ce que l'Europe trouvait dans la circulation de ses littératures nationales. La thématique s'enrichit prodigieusement. Les voyages de l'âme s'y déploient allègrement. Ce motif rapproche deux pièces profondément différentes par leur fonction et leur style. Le Pavillon aux pivoines de 1598 est un des chefs-d'oeuvre du théâtre d'auteur, peut-être son apogée, d'un raffinement littéraire incroyable, hymne novateur à l'amour émancipateur. Mulian ou La Descente aux enfers tient du rituel et de la farce. Elle témoigne de l'extraordinaire faculté d'adaptation du bouddhisme sinisé. C'était l'époque, la fin du XVIème siècle, où le Père jésuite Matteo Ricci s'indignait de l'extravagante passion des Chinois pour les spectacles, horrifié par l'irréligion du lettré chinois, en fait imperméable aux exclusivismes et à des degrés divers à la fois confucéens, bouddhistes et taoïstes. Est-ce à dire que la Chine du passé aurait plus et mieux à nous apprendre que celle du moment présent ? Gardons-nous de toute conclusion hâtive... |