Après l'Union Soviétique, le cinéma continue...

par Thierry Jousse

 

Depuis la Perestroïka et l'éclatement de l'Empire soviétique, il est difficile d'obtenir des nouvelles d'un cinéma lui-même éclaté, disséminé, fragmenté en de multiples archipels. Certains cinéastes, farouchement insulaires, résistent au découragement, aux conditions d'extrême précarité, au démantèlement des structures de production et de diffusion. C'est le cas d'Alexandre Sokourov, héritier spirituel de Tarkovski, passant de la fiction au documentaire avec une aisance rare dans le cinéma contemporain. Engagé dans une quête sensorielle absolument folle qui touche forcément à la métaphysique, Sokourov est sûrement un des grands inventeurs de formes du cinéma contemporain, capable des parti-pris les plus radicaux. Nous sommes fiers de présenter un choix important des films qu'il a réalisés depuis vingt ans, la majorité de ses fictions et une partie non négligeable de ses documentaires que le festival de Locarno a obstinément montrés ces dernières années. Tous ces inédits seront projetés en sa présence.

Autre individualité résistante et cinéaste archi-doué: Alexeï Guerman, issu comme Sokourov des studios Lenfilm de Saint-Petersbourg. Auteur d'une oeuvre fort brève, quatre longs-métrages en vingt six ans, Guerman aura d'abord été le cinéaste majeur qu'on a découvert au moment de la Glasnost, celui dont les trois films remarquables avaient été étouffés par les censures successives. Cette gloire tardive, Guerman l'a portée comme une blessure et c'est ce qui explique sans doute le temps qu'il a mis à réaliser son dernier film, Khroustaliov, ma voiture!, évocation insensée des mémoires enchevêtres de la fin du stalinisme, présenté dans une indifférence coupable au dernier festival de Cannes. En réalité, Khroustaliov, ma voiture! est un film qui, loin de gérer mollement la mémoire du totalitarisme, tient un pari d'une complète audace, montrer en acte non pas la reconstitution de l'histoire mais ses effets sur une mémoire trouée, parcellaire, opaque. Le film est d'une étonnante puissance et sera montré en avant-première, en ouverture de ce festival, en présence de son auteur.

Hors la Russie, le cinéma continue aussi et parfois même de manière éclatante. C'est le cas du Kazakhstan, la plus à l'Est des ex-républiques soviétiques, ce qui nous permet de faire le lien avec l'Asie, omniprésente ces dernières années au Festival d'Automne. on y a découvert récemment, grâce à la persévérance de festivals comme Nantes ou Locarno, un grand cinéaste, Darejan Omirbaev qui, en trois longs métrages, a su imposer un tempérament farouche et un cinéma d'une poésie indéniable. Présenté à Cannes cette année où il a obtenu le prix "Un Certain Regard", son dernier film, Tueur à gages, montre la persistance de son regard et la capacité d'évolution dont il fait preuve. Nous sommes heureux de montrer ce film accompli, en avant-première parisienne, là aussi en présence. de Darejan Omirbaev. Mais la Nouvelle Vague kazakh ne se limite pas à un seul nom et la programmation d'une dizaine de films, en plus des trois longs métrages d'Omirbaev, permettra de prendre la mesure de la richesse de ce cinéma encore trop méconnu. Satybaldy Narymbetov sera là pour la projection de l'étonnante Biographie d'un jeune accordéoniste, qui devrait sortir dans la foulée, et Amir Karakoulov, véritable révélation, viendra présenter ses trois longs métrages qui valent le détour. Pendant ces trois semaines de programmation à l'Arlequin, réalisée conjointement par les Cahiers du cinéma et le Festival d'Automne avec le concours précieux de nombreuses personnes, il y aura des films, des cinéastes, de l'enthousiasme, des étincelles... Gageons que les feux allumés à cette occasion ne s'éteindront pas de sitôt...

 

Source : Alexandre Sokourov, Alexeï Guerman,
Darejan Omirbaev et la Nouvelle Vague Kazakh

Supplément Cahiers du Cinéma - Festival d'Automne à Paris
Paris, 1998, p. 3

© Cahiers du Cinéma - Festival d'Automne à Paris

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