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La Nouvelle Vague Kazakh et après... par Thierry Jousse
Comme l'Iran ou Taïwan, le Kazakhstan est d'abord et avant tout un pays de cinéma. C'est-à-dire un lieu tout à la fois imaginaire et réel. Un endroit étrange à l'autre extrémité du monde où se sont noués quelques fils, où se sont dénouées quelques questions. Bizarrement, c'est plutôt à Moscou qu'à Almaty (anciennement Alma-Ata) qu'est née ce qu'on peut appeler la Nouvelle Vague kazakh. L'expression elle- même doit être interrogée. Que signifie-t-elle ? N'est-elle pas déjà complètement usée par l'histoire et la répétition ? Les mots sont impropres sans doute mais, jusqu'à nouvel ordre, on n'a pas trouvé mieux pour désigner l'émergence d'un regard neuf porté sur le monde par un groupe de cinéastes-conspirateurs prêts à faire éclater les cadres anciens. Revenons donc à Moscou, au V.G.I.K., l'école nationale de cinéma dans laquelle ont été formés, depuis des générations, tous les cinéastes soviétiques et post-soviétiques. Plus précisément, entrons dans l'atelier de Sergueï Soloviev, celui qui a su faire passer un autre savoir. Disons qu'ils ont été quelques-uns venus du Kazakhstan à se trouver là où il fallait, vers la seconde moitié des années 8O, à regarder plutôt L 'Atalante qu'Autant en emporte le vent et à comprendre instantanément que le cinéma c'était Jean Vigo plutôt que Victor Fleming ou David O'Selznick. Les jeunes gens d'hier sont devenus aujourd'hui des cinéastes passionnants, exigeants, inquiets. Ils s'appellent Darejan Omirbaev, Amir Karakulov, Satybaldy Narymbetov, Serik Aprymov, Abay Karpikov, Ermek Shinarbaev, Ardak Amirkoulov, Amanzhol Aituarov, Talgat Temenov... Peut-être, à ce stade, est-il nécessaire d'opérer un petit détour par la géopolitique, même si l'amour du cinéma ne s'est jamais confondu avec la géographie, loin de là. Le Kazakhstan, lieu de focalisations multiples, appartient à la sphère des anciennes républiques soviétiques d'Asie Centrale devenues indépendantes après l'éclatement de l'empire. De toutes ces républiques, le Kazakhstan est certainement celle qui se situe le plus à l'Est, quelque part aux frontières de la Chine et de la Mongolie. C'est dire que l'Asie est déjà là mais une Asie absolument métissée où se font sentir aussi bien des influences russes, géorgiennes, ou même turques. Par ailleurs, le Kazakhstan n'est ni un pays riche, ni un pays sous-développé. Son sous-sol contient de l'or et du pétrole mais les structures et les courroies de transmission, souvent héritées du communisme, n'y fonctionnent pas toujours au mieux et la population vit dans une pauvreté indéniable. Tout cela pour montrer que faire du cinéma au Kazakhstan est une activité franchement déterminée par des conditions concrètes. Par exemple, en ce qui concerne l'identité asiatique, il n'est guère étonnant que l'influence japonaise soit directement évoquée dans La Biographie d'un jeune accordéoniste, dont l'action se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale et dont le réalisateur, Satybaldy Narymbetov, se dit passionné par Kurosawa, Kobo Abe ou Mizoguchi. ou encore que les films de Darejan Omirbaev puissent être vus comme des cousins proches de certains films taiwanais. Quant à la pratique concrète des cinéastes, elle s'est développée et se développe plus que jamais sur fond de crise et de dénuement, cumulant aujourd'hui les effets pervers de l'héritage communiste et du capitalisme sauvage, vis-à-vis desquelles les coproductions principalement françaises (en tout cas pour Omirbaev ou Shinarbaev) semblent être une des rares portes de sortie. La plupart des cinéastes du nouveau cinéma kazakh, hormis l'ancien Narymbetov dont le premier film date de 1972, ont commencé leur trajectoire au croisement des années 80 et 9O, c'est-à-dire à une période de grande transition, juste à la fin de la perestroïka, avant que l'indépendance vis-à-vis du grand frère russe ne soit définitivement consommée. A sa façon, la Nouvelle Vague kazakh porte témoignage de ce moment de grande mutation. Prenant acte de ce que les repères et les règles anciennes étaient en train de s'écrouler, ou tout au moins de se dissoudre, les cinéastes kazakhs en ont profité pour tracer leur propre cartographie du cinéma, une cartographie de renouveau qui rappelle moins la Nouvelle Vague française proprement dite que les nouveaux cinémas polonais, brésilien, tchèque qui lui ont succédé. Contrairement au cinéma russe issu de la perestroïka, dont le principal intérêt demeure surtout sociologique et qui fut souvent aussi vite oublié qu'il fut découvert, le cinéma kazakh s'est distingué par des préoccupations formelles très singulières et par une prise de parole très personnelle. Les films de Darejan Omirbaev, bien sûr, mais aussi ceux d'Amir Karakulov, cinéaste pratiquement inconnu en France mais dont le talent éclatant ne saurait tarder à être pleinement reconnu, témoignent d'une écriture rigoureuse qui s'affronte à l'opacité du monde. Dans un autre registre, Le Petit poisson amoureux, d'Abay Karpikov, est un film imprévisible, sautillant, ne cessant de bifurquer et de changer de vitesse, contant les mésaventures d'un jeune homme face aux méandres de l'amour et aux intermittences du coeur sur un ton voisin des premiers Godard ou de certains films de Forman, voire de Skolimowski. S'il y a eu un incontestable effet Nouvelle Vague, il y a quelques années déjà, le phénomène ne saurait masquer, comme toujours dans ces cas-là, la multiplicité des tempéraments. Aujourd'hui, alors que la communauté des cinéastes est entrée dans une phase de dissémination et que chacun est engagé dans son propre devenir, il est sans doute plus simple de dessiner la carte du cinéma kazakh. C'est bien sûr l'objectif du programme présenté par les Cahiers dans le cadre du Festival d'Automne. Force est de constater qu'entre les films et les cinéastes, I'homogénéité n'était sans doute qu'apparente. Par exemple, La Chute d'Otrar, fresque épique sur l'invasion des troupes de Gengis Kahn signée Ardak Amirkoulov, appartient à une veine qui s'apparente très directement à l'héritage du grand cinéma soviétique. Dans un autre registre, Le Toucher, d'Amanzhol Aituarov, est une sorte de western philosophique déambulatoire et dépouillé, fascinant par sa mise en espace. Tandis que Ma vie surle bicorne, d'Ermek Shinarbaev, serait plutôt une rêverie poétique et dépressive en forme de carnet intime sur le mal-être romantique d'une jeunesse en perte de monde. où l'on voit que le cinéma kazakh est un pays aux régions désertiques ou luxuriantes à l'intérieur duquel le vent souffle où il veut, et, si possible, dans plusieurs directions à la fois. on insistera encore une fois sur la place tout à la fois centrale et parfaitement marginale d'Amir Karakulov, auteur des poèmes de Ma vie sur le bicorne et lui- même cinéaste archidoué. En un court-métrage, Les Feuilles, magnifique film de fin d'étude anti-scolaire au possible, et trois longs-métrages fragiles, rêveurs, cruels, férocement contemporains, Une Femme entre deux frères, Le Sonneurde cloches et Dernières vacances, Karakulov a su délimiter son territoire à lui, infiniment personnel, hors de toute notion d'école ou de groupe. Il m'est impossible d'achever ce tour d'horizon sans évoquer mon voyage très récent à Almaty, ancienne capitale du Kazakhstan et toujours centre nerveux, intellectuel, artistique, économique d'un pays cinq fois plus grand que la France et trois fois moins peuplé, à l'occasion du premier festival Eurasia. Occasion unique pour prendre le pouls d'un cinéma en pleine période de doute, déjà loin de l'éventuelle euphorie du renouveau, le plus souvent peu ou pas diffusé dans son propre pays. Rencontrer Darejan Omirbaev, Satybaldy Narymbetov, Amir Karakulov et les autres m'a donné la possibilité d'apprécier une hospitalité chaleureuse qui montre une nouvelle fois que le cinéma n'est pas une affaire de frontières, en dépit des obstacles de la langue, mais aussi de constater les difficultés énormes auxquelles sont confrontés la plupart des cinéastes. Si la carrière de Darejan Omirbaev, via une reconnaissance internationale croissante, semble assurée, il n'en va pas de même pour celle d'Amir Karakulov qui peine à trouver le financement de son prochain projet (avis aux coproducteurs français). Serik Aprymov, l'auteur de l'attachant Terminas, résiste mais éprouve les pires difficultés pour achever la post-production de son dernier film, Trois frères. Satybaldy Narymbetov, quant à lui, présentait son dernier film, Ompa, comédie plaisante avec la star russe Alexandre Pancratov-Chorny et une jeune et talentueuse actrice française, Nathalie Grauwin, tombée amoureuse du Kazakhstan et de son cinéma. Avec Ompa, Narymbetov semble se diriger vers un cinéma plus populaire, s'éloignant quelque peu des beautés étourdissantes de La Biographie du jeune accordéoniste, film d'enfance aux résonances multiples et aux ruptures de ton toujours surprenantes. Ainsi, dans ce contexte délicat, le programme du festival d'Automne, s'il prend un caractère forcément rétrospectif, est-il d'abord et avant tout un encouragement fervent pour tous les cinéastes kazakhs à poursuivre ce qui a déjà été accompli.
Source : Alexandre Sokourov, Alexeï Guerman,
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