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Alexandre Sokourov - La force du condamné par Olivier Joyard
Oeuvres de lenteur et de nuit, les films d'Alexandre Sokourov nous arrivent dans une étrange frénésie, sans rapport avec leur maturation difficile, éprouvante, leur fragilité extrême. Avant cela, ils furent d'abord invisibles. Après des études au V.G.I.K., l'école de cinéma moscovite, vers la fin des années 7O, Sokourov s'est adressé pendant des années à un public imaginaire. Tel un artiste de contrebande, encouragé par l'amitié et le soutien de Tarkovski, qui voyait en lui l'un des "rares génies du cinéma".De quoi le maître parlait-il ? De La Voix solitaire de l'homme(1978-87), peut-être, dédié à sa mémoire. De Maria (1975-1988), ou de L'Offrande du soir (1984), documentaires d'un nouveau genre et fictions hantées par une menace irrémédiable. Car Sokourov est l'homme d'une seule et grande idée. Comme un leitmotiv glacant, il y a la mort qui rôde, la perte à venir d'une présence magnifiée, même frêle et maladive. La pourriture du corps qui rejoint celle de l'âme. Cinéma sensuel et hypnotique, suspendu à un gouffre, tourné vers sa limite, vers l'instant crucial où tout disparaît, tout s'épuise. Comme rarement dans l'histoire du cinéma, la fabrication et l'expérience du film ressemblent ici à un acte préparatoire : un travail de deuil qui viendrait avant l'heure dite. Sokourov a la force d'un condamné lucide, conscient du déroulement tragique du temps, chantre d'une tristesse nécessaire qui autorise tous les lyrismes et toutes les flamboyances. Au coeur d'une partie de son oeuvre, la forme évasive et libre de l'élégie, qui donne leurs titres à quelques films déchirants - notamment Elégie moscovite(1987) et Elégie russe (1992) - et cadre le désir du cinéaste d'évoquer, avec précision et patience, des trajectoires infimes. Sokourov filme rarement des groupes. Les couples, chez lui, ne vivent que dans l'attente d'une inévitable séparation - celui de Mère et fils (1997) par exemple. Ne restent que des êtres solitaires accablés par la perte - la mort d'un proche, d'un amour-, ou confrontés à l'horreur - le crime et la guerre -; lancés dans l'immensité d'un paysage, d'une ville, de l'Histoire qui les dépasse et dont ils portent seuls la marque. Leur errance est tragique, leurs voyages sans destination, mais leur enfermement n'a rien d'un amour dépité pour le vide. Le dénuement, la pauvreté dans lesquels ils existent sont toujours à la hauteur de l'intensité de leurs expériences sensorielles. Sokourov leur donne, c'est son unique offrande, un cadre,une place entre la nature et l'art qu'ils occupent en aventuriers humbles et fatigués. Au-delà de la séparation insaisissable entre documentaire et fiction, il y a chez Sokourov deux tendances qui s'entrechoquent. L'une attachée à une forme de récit - Le Jour de l'éclipse (1988), Sauve et protège (1989) inspiré de Madame Bovary de Flaubert, Pages cachées(1993), d'après Crime et châtimentde Dostoïevski -, l'autre, plus proche du cinéma expérimental, marquée par d'incessantes recherches plastiques et parfois, un étonnant travail de montage - La Voix solitaire...notamment, Mère et fils, fils,et la plupart des élégies. Mais une telle séparation importe peu. D'abord parce que le cinéaste travaille toujours son sujet de prédilection - l'art comme instrument mélancolique -, ensuite parce qu'il est un homme de paradoxe, d'affrontements subtils, de glissements improbables entres les formes, les époques, les univers, qui rendent caduques tout discours définitif. Il parle du cinéma comme d'un art mineur, retardé, de notre siècle comme d'un temps honteux, lâche et superflu. Sokourov regarde fermement ailleurs. Vers le passé, vers l'art et la littérature du XIXème siècle qu'il vénère, des grands auteurs russes au romantisme allemand, accompagnateurs tenaces de son parcours intime. Et le plus beau paradoxe, puisque c'est de cela dont il s'agit, est que cette attitude réactionnaire en fait un cinéaste exactement moderne, furieusement contemporain dans sa manière de faire naître son oeuvre à la lumière d'autres arts et d'autres temps. Le cinéma n'a rien d'un instrument autonome, soit. Mais nourrir un film actuel de la noirceur brutale de Malher, des inspirations ténébreuses de Friedrich ou de Hubert Robert ouvre un champ de liberté immense dont Sokourov est le plus grand ordonnateur. Reste enfin le fantôme ultime, le spectre des spectres qui traverse l'ensemble de cette oeuvre, lui donne un souffle épique et une grandiloquence - même dans le plus petit des objets - qui achève d'en démontrer la splendeur. C'est l'amour de "l'âme russe" qui n'est pas la glorification nationaliste d'un mode de vie, mais la célébration de ce que Sokourov appelle "le pays de l'inspiration et de l'embellissement". C'est la force du souvenir, de la douleur imprimée au destin malheureux d'un peuple, au parcours chaotique d'une pensée. Voici un homme au chevet d'un grand malade dont on voit à chaque instant la trace, dans chaque personnage, derrière chaque colline, chaque ombre du ciel. Voici un cinéma unique et ambitieux, qui a la beauté poignante et cruelle d'une immense complainte.
Source : Alexandre Sokourov, Alexeï Guerman,
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