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Le Pavillon
aux Pivoines
Scène 9. Balayage au jardin
FRAGRANCE monte en scène et chante sur l'air d'Une
brise sur le Fleuve: C'est moi, la petite Fragrance, de la commune espèce des esclaves
et serviteurs, mais gracieusement traitée sous les lambris
peints des pavillons où je vaque au service de ma demoiselle,
lui préparant la poudre et lui mélangeant le rouge,
fixant ses jades et maniant ses fleurs: je suis l'habituée
de sa coiffeuse. Je lui défroisse son édredon brodé,
je lui allume l'encens de la nuit. Ce que le pauvre bout de chou que
je suis doit encaisser, ce sont les coups de canne de Madame. Elle récite:
Moi, Fragrance, je suis jour et nuit avec ma demoiselle que je trouve digne de gagner la renommée d'une beauté insurpassable, mais en fait l'important n'est que de protéger la réputation de notre maison. Une touchante modestie anime son tendre visage, empreint de réserve et respect. Il a suffi que Sa Seigneurie engage un précepteur qui lui a fait lire "la fascinante, la pure vierge est pour le Prince bon parti à quémander", un passage du Classique de la poésie, pour qu'elle pose le livre et soupire: "L'on perçoit ici pleinement l'amour du saint homme. N'est-il pas vrai que les anciens chérissent les mêmes sentiments que les modernes ?" Je lui ai donc suggéré: "Mademoiselle, il faut trouver un moyen de vous distraire de la fatigue de ces études qui rendent morose." Mademoiselle est restée un moment songeuse, puis s'est levée non sans hésitation, et m'a demandé: "Fragrance, comment me distraire ?" Je lui ai répondu: "Mademoiselle, il n'y a pas d'autre moyen que d'aller se promener dans le jardin derrière." Elle a répliqué: "Bécasse ! Et si Sa Seigneurie mon père l'apprenait ?" "Sa Seigneurie est en tournée à la campagne depuis plusieurs jours", lui ai-je rappelé. Elle est restée longtemps sans dire un mot à marcher en long et en large avant de s'emparer du calendrier et le consulter. Demain est un mauvais jour qu'elle m'a dit, après-demain n'est pas faste, reste le jour qui suit, présidé par le génie des petits plaisirs. Je suis chargée de prévenir le jardinier pour qu'il balaie les allées. Sur le moment j'ai acquiescé, mais j'ai peur que la vieille maîtresse ne l'apprenne. Tant pis, on verra bien ! Allons donc donner les ordres au petit jardinier. oh ! Voici le précepteur Chen qui vient, sous la galerie qui tourne le long de l'aile là-bas. En vérité, partout l'éclat du printemps s'offre à la joie; l'annoncer au vieux fou qui ne s'en aperçoit ? Inutile ! CHEN chante sur le même air: Vieil amateur de livres, j'ai momentanément suspendu la tenture
de précepteur. Le soleil chauffe les crochets qui retiennent
les rideaux agités. oh! Sous la galerie, là-bas, se
tient un double chignon, une fille qui semble hésiter à
parler. Approchons pour voir à qui elle ressemble ! C'est Fragrance
! Je te le demande: où se trouve mon généreux
patron, où se trouve Madame ? Comment se fait-il que ma chère
élève ne monte pas en classe avec ses livres ? FRAGRANCE: C'est donc vous, Maître Chen ! Mademoiselle n'a
pas le temps d'aller en classe ces jours-ci. CHEN: Et pourquoi ? FRAGRANCE: Écoutez donc ! Elle chante sur le même air: Quel temps magnifique! Si cruel aux coeurs sensibles, il se met au
service de situations graves. CHEN: De quelle situation grave s'agit-il ? FRAGRANCE: Maître, vous ne vous rendez toujours pas compte
que Son Excellence vous le reprochera. CHEN: Quoi donc ? FRAGRANCE: Je parle de votre façon trop approfondie de commenter
le Classique de la poésie. Elle en reste bouleversée,
Mademoiselle. CHEN: Je n'ai fait que commenter "Coite, coite roucoulent
les tourtereaux d'eau". FRAGRANCE: C'en est la cause. Mademoiselle m'a expliqué que
les tourterelles qui se tiennent coites disposent néanmoins
de l'image suggestive de l'îlot de la rivière. Est-il
permis qu'un être humain soit moins bien traité que des
oiseaux ? Faut-il s'ensevelir dans les bouquins ? Dès qu'on
relève la tête, si le spectacle est beau, il vous fascine.
Elle m'ordonne de préparer une promenade dans le jardin derrière
dans trois jours. CHEN: Dans quel but ? FRAGRANCE: Elle souffre continuellement de langueur printanière. Comme cette saison passe vite, elle espère dissiper son agitation printanière en s'immergeant dans le jardin derrière. CHEN: Il ne faut pas, absolument pas ! Femme qui se déplace, entre ou sort, devient la cible de tous
les regards: à chacun de ses pas il convient de la dissimuler
par un écran, un voile ou quelque paravent. Fragrance, ton maître a passé soixante années
sur terre sans jamais connaître de langueur printanière
et sans jamais se promener dans un jardin. FRAGRANCE: Pourquoi ? CHEN: Ignorante ! Mencius le dit fort bien: les mille maximes
et paroles du saint homme que fut Confucius se résument en
la nécessité de retrouver la bonté innée
d'une conscience qui se disperse. L'ordinaire suffit, quelle langueur printanière produirait-il
? Quel besoin de promenade printanière susciterait-il ? Ne laisse pas ta conscience s'échapper en raccompagnant le printemps qui s'en va ! Je prends quelques jours de congé pour rentrer chez moi, puisqu'elle n'ira pas en classe. Fragrance, viens régulièrement à la salle de cours, installe-toi souvent à la fenêtre ouvragée de crainte que la fiente d'hirondelle n'éclabousse les livres et le luth. Je m'en vais. Il récite: FRAGRANCE laissée seule: ouf ! Parti, le précepteur
Chen ! Voyons si le jardinier est par là. Elle crie:
Jardinier ! LE PETIT JARDINIER, dans l'emploi de bouffon, monte en scène
en titubant et chante sur l'air du Chant de Sagesse Universelle: Aide-jardinier j'ai toujours été, et sur la bande j'ai
appris à vendre les fleurs en surplus au coin de la rue. Je
me suis fait coincer par les inspecteurs, tabasser par les gardes
et j'ai failli brûler mes intestins douillets avec ce tord-boyaux. Geste de salut. T'es là, Fragrance ! FRAGRANCE: Tu ne l'as pas volé ! On se faufile dehors pour
s'envoyer en douce de la bibine, alors que ça fait des jours
qu'on n'a pas reçu de légumes. LE PETIT JARDINIER : Y a un gars qui s'occupe du potager. FRAGRANCE: On n'a pas eu non plus d'eau versée dans la conduite. LE PETIT JARDINIER: C'est le travail du porteur d'eau. FRAGRANCE: On n'a pas eu de fleurs. LE PETIT JARDINIER : J'en livre tous les matins, un bouquet pour
Madame, l'autre pour Mademoiselle. FRAGRANCE: Et le troisième ? LE PETIT JARDINIER: Désolé, je mérite une raclée. FRAGRANCE: Comment tu t'appelles ? LE PETIT JARDINIER : Le p'tit fleuriste. FRAGRANCE: Compose-moi une jolie chanson avec ton nom. Si elle est
bonne, je te pardonne. LE PETIT JARDINIER chante sur l'air des Fleurs de poirier:
D'accord ! Des fleurs, le p'tit fleuriste en a vu tout son soûl, vagues après vagues, mais pas celle de Fragrance, imbibée d'eau irisée ! Comme j'aimerais avec toi faire une petite sieste sous le soleil encore haut. Mais quelle tête faire, si ma branche fleurie se dessèche ? FRAGRANCE: Attends un peu que je te rende la monnaie de ta pièce
! Des fleurs, le p'tit fleuriste en as vu tout son soûl, vagues
après vagues, mais si mon petit tralala amincissait son gros
patatras ? LE PETIT JARDINIER: Aïe ! FRAGRANCE: J'attends le retour de Sa Seigneurie pour lui en raconter
une salade ! Elle lui tire les cheveux. Bah ! Quelques coups
de trique feront mon affaire. LE PETIT JARDINIER, faisant mine de tomber de tout son long
pour se prosterner: Pouce ! À quoi dois-je l'honneur
de la visite et de l'attention que vous accordez à notre humble
jardin ? FRAGRANCE: Mademoiselle viendra le regarder le jour qui suit après-demain.
Balaye les allées un peu mieux que d'habitude ! LE PETIT JARDINIER: Entendu ! Source : "Le Pavillon aux pivoines" de Tang
Xianzu |