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Le
Pavillon aux Pivoines
(...) BELLE : Enfin partie: le bon moment de retrouver mon rêve ! C'était là-bas près du rocher au-dessus du
lac, par ici au bord du pavillon aux pivoines, au long de la balustrade
sculptée. Du saule retombent de fines branches en longs fils
qui pendillent, des gousses de l'orme s'éparpillent des sapèques,
telles offrandes au printemps qui se meurt. Ah ! Quelle affaire quand ce jeune étudiant m'a proposé hier de composer sur la branche de saule qu'il tenait à la main, me forçant à cet instant de bonheur ! Elle chante sur l'air de Joyeuses Célébrations: De quelle maison est donc cet élégant jeune homme,
venu de loin ou de près, pour avoir osé attirer la recluse
au coeur du jardin ? La suite de l'histoire me laisse rougissante:
ces yeux qu'il avait, qui me saisissaient, ô Ciel, quel embarras,
sa bouche, mes lèvres prêtes à répondre
à ses douces paroles Sur l'air du Gouverneur: Comme il me plaît ce jeune
étudiant ! Ne sommes-nous donc pas destinés à nous aimer par nos vies antérieures ? Je n'ai jamais aperçu son visage dans ma vie quotidienne. Est-ce à dire qu'il ne m'apparaîtra que dans une vie future et que, dans celle d'aujourd'hui, je ne l'aurai vu qu'en rêve ? Vivante, je me blottis contre lui: qu'il m'emporte donc dans ses bras, palpitante de vie, vers le sommeil! a bouleversantes pensées printanières ! Sur l'air d'Appréciation: Appuyé contre le rocher, il soulève mon corps gracieux et au moment de le renverser, la chaleur de son soleil tire de mon jade tendre exhalaison. Passée la balustrade, au tournant de l'escarpolette, j'ai étendu ma jupe, osant en couvrir la terre pour la dérober au regard du ciel. Un moment éclatant, d'une plénitude ineffable. Au paroxysme de ce rêve, ne voilà-t-il pas que les pétales se mettent à tomber ! Sur l'air Jaunes les feuilles de pois: Tendu par l'intensité de son envie, il mordillait mon épaule
odorante, tandis que je me tournais voluptueusement vers lui. En ces
instants le miroir de mon âme obscurci ne reflétait plus
la merveilleuse apparition, promesse de tant de délices. Soudain
une pluie de pétales rouges arrachés au coeur des fleurs
se mit à tomber du ciel. Brouillait-elle mon âme dans
son rêve ? Hélas ! J'ai beau chercher, rien n'en reste. Le pavillon aux pivoines, la balustrade demeurent d'une incompréhensible froideur, sans me laisser la moindre trace d'une présence humaine. Quelle tristesse ! Elle chante en larmes sur l 'air de Branches de jade croisées: Le sol à ce point désolé, sans pavillon ni terrasse qui accrochent le regard de mes yeux peinés sous le soleil éblouissant dans un ciel bleu. Il m'empêche brutalement de ressaisir le rêve de mon âme. Le temps d'un éclair, il était là, vivant, mais à peine je me tourne qu'il a disparu à nouveau. Hélas! Mais n'est-ce pas lui qui écrase mon bracelet en or ? Comme j'aimerais le revoir! Sur l'air du Pommier sous la lune: Pas d'erreur, c'est lui, celui qui hante confusément mon imagination.
Lentement il m'apparaît et doucement disparaît.. Il n'est
pas loin, il va réapparaître, je gage, parmi les fleurs,
près du saule, dès que les nuages et les traces de pluie
se seront dissipés. Ce matin comme hier, devant mes yeux, dans
mon coeur, la terrasse d'amour va surgir, doit surgir d'un coup de
bâton magique ! Attendons encore un moment. Geste de regarder au loin. oh ! Là-bas où il n'y a personne se dresse soudain un gros prunier chargé de fruits délectables. Sur l'air de La Chansonnette des deux fautes: Son discret parfum purifie le lointain, son ombrage, tel un baldaquin, couvre les alentours. Il profite de ce dernier mois du printemps pour se gorger de pluies fertilisantes et se gonfler de carmin au point d'être prêt d'éclater. Son vert feuillage couvre les rondeurs de fruits aux noyaux amers. J'aimerais mourir en son ombrage, ah, s'il pouvait me procurer à nouveau le rêve du mont de l'immortelle qui se transforma en immense prunier ! Celui-ci aussi était peut-être le jeune homme. Quel bonheur ce serait d'être enterrée à ses pieds après ma mort ! Sur l'air des Eaux du Fleuve: Quel hasard semble lier mon coeur si fort à cet arbre ? Quel amour me porte vers ces fleurs et ces plantes ? Si vivre ou mourir ne dépendait que de notre volonté, nul n'éprouverait d'aigre et douloureux ressentiment. De toute mon âme je voudrais rester au pied du prunier à l'attendre sous les giboulées du ciel perturbé. Elle s'assoit, épuisée. (...)
Source : "Le Pavillon aux pivoines" de Tang
Xianzu |