Autobiographies
par Salvatore Sciarrino

 

sciarrino
Salvatore Sciarrino, à Palerme en 1953

 

1992

Je suis dans l'embarras quand on me demande une biographie. Chaque fois, j'ai l'impression que de l'autre côté, on attend dieu sait quelle aventure. Comment pressurer le suc d'une vie en quelques lignes ? Enfant, je ne fus pas enlevé par des pirates, pas plus que je n'ai conquis les parterres du monde – à vrai dire, il ne me serait jamais venu à l'esprit de le faire. J'ai cependant fait quelque chose, mais je ne sais si cela est digne d'être raconté : j'ai opposé ma musique à la banalité de mon histoire et de ma figure ; et du reste, combien d'artistes sont restés à l'écart en se consacrant uniquement à leur travail ! Voulant justement figurer au nombre de ceux-ci, à un certain point de mon existence, j'ai fait de l'isolement un choix de méthode, j'ai délaissé la métropole et préféré l'ombre. Être un autodidacte, ne pas être sorti du Conservatoire, constitue pour moi un beau mérite. J'ai aussi fait carrière, malgré moi, et je pourrais fournir une liste de prix, d'exécutions et d'interprètes prestigieux, de commandes à venir.

Et même si je n'ai entraîné mon art dans aucune compromission, je serais riche si je n'avais dépensé toujours plus que ce que je gagnais. Je n'ai rien d'autre à dire. Il ne s'agit pas, je crois, de rechercher ou non la modestie : je sais où j'ai échoué et ce que j'ai arraché au néant, et la passion de la musique croît en moi. Je pense plutôt que le futur, le destin de la musique, le mien et celui des autres, s'en remet au vent. Si les arbres fleurissent, c'est pour se dissiper au printemps.

printemps 2000

J'ai de bonnes raisons d'être gêné quand je dois écrire une notice biographique. Tout d'abord, je me méfie de l'argent, du pouvoir, de toutes les formes de reconnaissance. Dès lors, tout ce que je devrais énoncer ici me semble vain. Mais d'ailleurs, ne suis-je pas l'auteur de Vanitas (Vanité) ?

J'aime la culture classique, et n'ai donc pas beaucoup de certitudes. Mais j'ai pourtant appris une chose : la célébrité et les honneurs, qui enflent nos coeurs et nos aspirations, perdent toute signification avec le recul des ans. Il n'est pas nécessaire d'envisager les siècles à venir, seules quelques années suffisent. N'importe laquelle de nos pensées devrait être soumise à un examen de ce genre pour échapper aux raisons du quotidien. Ce n'est pas un hasard si je suis l'auteur des Ragioni delle conchiglie (Raisons des coquillages).

Il y a longtemps, j'ai essayé d'écrire une sorte de confession autobiographique, qui n'ait rien d'une glorification. Bizarrement, mon éditeur l'a prise, en a accepté la publication, et elle a suscité à son tour un certain embarras. C'est un témoignage véritablement sincère, mais qui ne traduit qu'une partie de moi, de ma vie. Qu'y manque-t-il ? Mes colères soudaines. Et aussi un peu de la mélancolie que j'éprouve pour les personnes et les jours, ma sensibilité excessive aux fluctuations de la lumière et aux conditions atmosphériques. Ces derniers temps, je suis obsédé par les marques de la pollution de l'air – alors que la peur de la bombe atomique a conditionné les rêves de mon enfance. Quoi d'autre encore ? Ce mélange de calme, de patience, d'attention qui me permet, parfois, d'être en syntonie avec les animaux.

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