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Silence de l'oracle
Salvatore Sciarrino évoque dans son art les fascinants croisements de la civilisation sicilienne, lointains souvenirs, sur la terre d'Empédocle, des cultures grecque, romaine, byzantine, arabe, normande, espagnole... Sa musique secrète, empreinte de magie, mais tendue, éminemment dramatique, voile le son dans de subtiles illusions. L'oeuvre illumine l'absence, la création d'un univers se donnant sous la forme de la raréfaction, de l'affaiblissement et de la disparition : réduire le plein, l'effacer, créer le rien, la lacune, sont ses exigences. Salvatore Sciarrino est un musicien de la vanité, de ce genre à l'intense charge allégorique, qui, au XVIIe siècle, suggérait l'écoulement du temps et la caducité des choses. Mais la vanité désigne surtout le vide dans lequel gravite son oeuvre. Même dans ses nombreuses transcriptions, l'original, dépecé, est contraint à une errance, à une existence fantomatique, spectrale, faite non de citations, mais d'allusions et de " traditions effleurées ". Si la musique de Salvatore Sciarrino est mimétique, elle refuse
distractions et frivolités, et découvre l'artifice de
l'imitation, mesurant sans cesse la distance du modèle naturel,
et distinguant l'essence de l'apparence, l'intelligible du sensible,
l'idée de l'image, l'original de la copie, le modèle
du simulacre. Cet art du simulacre, de la dissimilitude et du détournement intériorisé, abîmé dans la dissemblance, implique une distance, que traduit avec acuité le terme de lontananza : All'aure in una lontananza [Aux souffles dans le lointain], pour flûte (1977). Insaisissable et sceptique, Salvatore Sciarrino est un musicien de l'éloignement, dont l'ironie intense est à la fois effleurement et détachement le détachement seul traduirait une improbable froideur. Aussi l'horizon, ce signalement de la distance, figure-t-il dans quelques titres, Muro d'orizzonte ou L'orizzonte luminoso di Aton. Aussi est-il l'obsession des personnages de Perseo e Andromeda. Cette ligne, suspendue au loin, remue peu à peu, tremble et parfois étincelle, sous notre scrutation. L'oeuvre accueille ces perceptions furtives à travers lesquelles
le monde s'offre à nous : " Ma conception du son
a une origine dans une sorte d'introspection phénoménologique
et anthropologique. Je suis ici et maintenant : qu'est-ce que j'entends
? Toutes mes compositions viennent de cette question. "
La nature est un environnement sonore, et la musique, une écologie.
Un chant d'oiseau et son imitation stylisée dans l'instrument
existent désormais dans le même temps de l'écoute.
Alors la musique est l'unique langage, avec la sculpture, en mesure
d'imiter, sinon de reproduire, la réalité : Perseo
e Andromeda est ainsi une musique de pierre, de mer et de vent,
où le son blanc est déjà le son de la mer, est
déjà le souffle du vent, où l'onde dessine la
forme même de l'oeuvre, et où les brisants s'offrent
comme l'abstraction d'une géométrie musicale.
Dans la dernière scène de Luci mie traditrici,
l'instant du meurtre est celui du reflet de l'âme. Canto
degli specchi [Chant des miroirs] titre une oeuvre pour voix et
piano (1981). Dans Perseo e Andromeda, la fille de Cassiopée
contemple ses lèvres et ses yeux dans une flaque bientôt
troublée par des nuées pluvieuses. Et Persée
se scinde en deux voix, tandis que le chant du Dragon semble redoubler
celui d'Andromède. Le miroir est réel, miroir de l'eau
endormie. Ses images dénient toute présence, et son
monde est le monde comme représentation, signant notre finitude.
Misère et vanité d'un miroir brûlant la réalité
sur sa surface plane, reflétant, éphémère,
ce qui se refuse à l'existence. Le miroir ne révèle,
ni ne manifeste. De biais, ses illusions trompent et séduisent
un corps pourtant promis à la mort et à la putréfaction. Les mailles du temps se dénouent. " La dilatation
du temps spatialise l'écoute : nous sommes dans un lieu non
lieu où les sons flottent et passent comme des souffles dans
une atmosphère immobile ", écrit Salvatore
Sciarrino sur Un' immagine d'Arpocrate [Une image d'Arpocrate],
pour piano, choeur et orchestre (1974-1979). En Perseo e Andromeda
se ralentit singulièrement le temps, s'allonge et se fige immensément
la phrase de Jules Laforgue. L'oeuvre de Salvatore Sciarrino suit
une tradition métaphysique de la durée, scission de
l'éternité. Or l'éternité commence avec
l'oubli ou, selon les termes de Gabriel Bounoure, les formes se dissipent
dans la " fatigue de la mémoire ". Alors le son s'unit au chant maternel de la Nuit, où toute
voix isolée trouve refuge, nuit de l'immuable, ensommeillée
par l'obscurité : Tre notturni brillanti [Trois nocturnes
brillants] pour alto (1975), Autoritratto nella notte [Autoportrait
dans la nuit], pour orchestre (1982), Allegoria della notte
[Allégorie de la nuit], concerto pour violon et orchestre
(1985)... Et dans Luci mie traditrici, l'auditeur écoute
l'écoulement du temps vers la nuit du meurtre. " La
nuit revient continuellement sur elle-même, la chute interminable
des jours lui appartient ", écrit Salvatore Sciarrino.
La nuit est terre de silences et de sons décuplés par
l'insomnie. Mais elle désigne aussi le sommeil et le rêve,
où s'effacent toutes les structures de la conscience. Et le
rêve annonce à l'homme sa solitude et contrarie son sommeil,
désormais vigilant, en l'éveillant à la lumière
de la mort : Let me die before I wake, pour clarinette (1982). En 1986, Salvatore Sciarrino écrit trois oeuvres intitulées
Esplorazione del bianco [Exploration du blanc]. Obsession du
blanc, ombre de la mort, transmutation de l'eau en lait. Le blanc
atteint une transparence absolue, où la couleur n'est pas.
Il métamorphose les origines de toute couleur en une percée
dans le vide. Ecrire sur le blanc, c'est en effet, par le signe même,
le souiller. Cette passion du blanc est tout autant passion du noir
et de l'obscur Introduzione all'oscuro [Introduction à
l'obscur], pour douze instruments (1981). Comme le noir, le blanc
n'est pas la couleur du repos, d'une origine ou d'une fin apaisée,
d'une calme lenteur ou d'une quiétude profonde, mais promesse
d'une macule et d'un sang vierge qu'elle désire et qui désormais
la blesse. L'enseignement des Neri [Noirs] du peintre et ami
Alberto Burri est ici évident : Omaggio a Burri, pour
violon, flûte en sol et clarinette basse (1995). Dans Luci mie traditrici, la plus discrète épine de la rose nous fascine, car elle promet la blessure qui gangrène. Elle entre et sort de la chair, comme l'épée sur laquelle ploie Borromini, avant de gésir sur le pavement. " Célébrer la rose et périr d'une piqûre d'épine. " Figure poétique subversive, séculairement associée à la mort, la rose saigne. Elle en appelle au sang mystique. " L'âme se changeait en sang... ", chante Infinito nero. Maria Maddalena de' Pazzi retrouve les accents de la dévotion au sang, née aux XIIe et XIIIe siècles, avec La Quête du Graal. " Je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir goûter les âmes et de vous en rassasier ", écrira Catherine de Sienne au XIVe siècle. Jusque dans l'écriture, le sang mystique est celui s'écoulant des plaies de la Passion. Dans les fragments choisis de Maria Maddalena de' Pazzi, il culmine dans un sentiment océanique lavant la sainte de ses souillures religieuses. L'extrême douleur trace l'amour ravissant l'âme. " Il écrit sur moi avec le sang. Tu écris avec le lait de la Vierge. L'Esprit écrit avec les larmes. " Le sang résulte de la transformation christique du lait maternel, et la plaie latérale du dieu de la chrétienté est la voie par laquelle il nous a mis au monde. Le Crucifié nous allaite du sang qui s'en écoule. La fixité du drame détermine la déraison. Selon Salvatore Sciarrino, l'artiste est le fou, l'insensé, l'homme du désordre, celui dont la profondeur désigne les tares d'une société, et dont la folie relève d'une sublimation de l'intelligence. |