Tu me tues, ô cruelle
par Salvatore Sciarrino

 

sciarrino
©Philippe Gonthier. Août 1999, Salzbourg

 

Nous avons pris l'habitude de considérer les tragédies antiques comme un monde inactuel, étranger au quotidien. Nous nous détournons de ces tragédies, jusqu'à ce que nous entendions parler de personnes bien réelles dont la vie a été bouleversée par la fureur du sang. Au contact de ces faits, nous sommes pris d'un profond malaise (le vide de la folie), et nous nous retrouvons un instant hors de toute logique humaine. C'est pourquoi il faut récupérer le tragique, car il est une loupe nous permettant de mieux comprendre le présent.
Le destin de Gesualdo, Prince de Venosa, fut de ceux-là. Il serait inutile de l'évoquer si nous devions ignorer la musique qu'il a composée et qui l'a rendu célèbre. Nous voudrions cependant faire revivre ici les incroyables événements dont cet homme aimé de nous fut le protagoniste.

Son histoire commence comme un véritable conte de fée. C'est celle de l'un des plus illustres princes napolitains de la fin du XVIe siècle, qui a épousé l'une de ses cousines, célèbre pour sa rare beauté, et dont il a eu un fils. Le mariage, longtemps contrarié par le pape, qui refusait de donner son accord, est couronné par quelques années d'une existence splendide et heureuse.
Mais un jour. Oui, un jour, son épouse le trompe, la relation est vite connue de tous, et les deux amants dépassent avec insolence toute limite, toute décence. Même s'il le voulait, Gesualdo ne pourrait feindre l'ignorance !
Il ne lui reste qu'une solution, le code chevaleresque. Les plus hautes autorités font secrètement pression sur lui pour qu'il s'y conforme. Selon l'usage, le mari devra surprendre les deux amants et les tuer pour rétablir l'équilibre et recouvrer son honneur. Alors Gesualdo tue, contre son gré, il tue son épouse.
Cet assaut meurtrier est documenté dans les procès-verbaux du jugement. Gesualdo dit partir à la chasse. En réalité, il attend que tombe la nuit et que sa femme accueille son amant dans sa chambre. Le moment venu, il sort de sa cachette et envoie devant lui ses domestiques qui ouvrent follement le feu : est-ce le hasard, de la retenue ou un geste de mépris suprême ? Puis, presque dément, il fait demi-tour et poignarde avec acharnement les corps. Il revient, et revient encore pour ouvrir le corps de son épouse du ventre à la gorge.

Le scandale s'est métamorphosé en spectacle sanglant. L'opinion publique se divise. Inévitablement, les plus bruyants prennent le parti des amants éhontés, et non du mari trahi. Les exagérations de toutes sortes fleurissent autour de ce qui s'est passé. Toutes ne sont pas dénuées de fondement.
Deux fois veuve, l'épouse de Gesualdo avait déjà consommé deux maris avant celui-ci, pour finir dans les bras d'un noble libertin. Les mauvaises langues s'en donnaient à coeur joie. On disait aussi que son charme était si grand qu'un moine, de nuit, viola son cadavre exposé dans une église. Il était facile en outre de soutenir que Gesualdo, intellectuel raffiné, négligeait son épouse au profit de la musique, et qu'il avait même tué un enfant né de la relation illégitime.
Cette tragédie eut un retentissement séculaire, au point d'enflammer l'imagination d'historiens, de poètes, de dramaturges, et désormais la nôtre.
Lorsque tout fut terminé, alors que la vie de Gesualdo semblait revenue à une normalité princière, sa musique changea, atteignant ce style unique.
Quels textes Gesualdo utilise-t-il dans ses madrigaux ? Il s'agit le plus souvent de vers empruntés à des auteurs anonymes. Mais quelle preuve avons-nous que ces vers n'aient pas été écrits par Gesualdo lui-même ?
En eux s'exaspère sans doute une fiction littéraire répandue, où les contraires se touchent, et où l'amour tue. Mais il est difficile de ne pas frissonner à certains mots unis au chant, que celui-ci tourne à l'hallucination ou que les sons deviennent des brûlures, et les accords, d'inattendues lames de couteau.

Nous confions l'incroyable histoire aux pupi siciliens, pour qu'ils en révèlent les aspects héroïques, pathétiques ou burlesques, et que le sourire nous revienne. Nous la confions au cuntu, pour que sa stylisation l'anoblisse.

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