Morte Di Borromini
Mort de Borromini
par Salvatore Sciarrino

 

borromini
Franceso Borromini, coupole de Saint-Yves-de-la-Sapience, Rome.

Je suis ainsi blessé depuis ce matin, depuis environ huit heures et demie, d'une façon que je dirai à Votre Seigneurie, et que me retrouvant ainsi malade depuis le jour de la Madeleine, je ne suis plus sorti, sauf le samedi et le dimanche, où j'allai à San Giovanni pour le jubilée, et que considérant mon indisposition, je songeai hier soir à faire testament et à l'écrire de ma propre main. Je commençai alors à l'écrire, et y travaillai depuis une heure environ après mon repas, et travaillai ainsi en écrivant avec le crayon jusqu'à trois heures de la nuit environ. Maître Francesco Massari, un jeune homme qui me sert à la maison et qui est aussi maître maçon à l'atelier de Santo Giovanni de' Fiorentini, dont je suis architecte, et qui dormait dans l'autre chambre pour me garder, était allé se coucher, s'apercevant que j'étais toujours là à écrire et s'étant aperçu aussi que je n'avais pas éteint la lampe, il m'appela en disant : "Messire Chevalier : il vaut mieux que Votre Seigneurie éteigne la lumière et se repose parce qu'il est tard." Je lui répondis que je ne saurais pas rallumer la lampe lorsque je me serais réveillé, et il me dit : "éteignez-la, car je l'allumerai moi lorsque vous serez réveillé", et je cessai donc d'écrire ; je rangeai le papier écrit en partie et la pointe de crayon avec laquelle j'écrivais ; j'éteignis la lampe et allai reposer.
Vers cinq ou six heures environ, m'étant réveillé, j'ai appelé Francesco et je lui ai dit : "Il est temps de rallumer la lampe", et il m'a répondu : "Non Monsieur." Et moi, ayant entendu sa réponse, j'en ai éprouvé une telle impatience que j'ai commencé à songer à la façon dont je pourrais faire quelque mal à ma propre personne, puisque ce dénommé Francesco avait refusé d'allumer la lampe, et je suis resté ainsi préoccupé jusqu'à huit heures et demie environ.
Finalement, m'étant souvenu que mon épée était là dans ma chambre à la tête de mon lit, avec accrochée à elle des cierges bénis, et éprouvant aussi un agacement croissant parce que je n'avais pas de lumière, au désespoir j'ai pris ladite épée, puis l'ayant tirée de son fourreau, j'ai fixé sa poignée dans mon lit avec la pointe vers mon flanc, puis je me suis jeté sur l'épée faisant en sorte qu'elle entre par la force dans mon corps, et j'ai été transpercé de part en part, et en me jetant sur l'épée, je suis tombé avec elle sur le pavement, et je me suis blessé, et j'ai commencé à hurler, alors Francesco est accouru, et il a ouvert la fenêtre alors que le jour était déjà levé, et il m'a trouvé sur le sol, et lui et d'autres qu'il avait appelé m'ont ôté cette épée du flanc.
Puis on m'a remis au lit, et c'est ainsi que s'est déroulée l'histoire de ma blessure.

(Déclaration de Francesco Borromini) Rome, le 2 août 1667.

Ces paroles ont été recueillies par le médecin près d'un suicidé à l'agonie.
C'est Borromini, l'architecte, qui les a dictées.
Comment peut-on penser mettre en musique un tel document ?
La condition de l'artiste appelle la solitude.
Et une grande force morale pour affronter le quotidien, et vivre l'angoisse qui lui est propre. L'angoisse de la nouveauté.
Même s'il le souhaite, l'artiste n'est pas voué au succès. Le consensus n'est pas la mesure de sa grandeur, mais de la réussite d'une image et du goût de la société. Chaque artiste véritable se double d'un visionnaire, c'est ainsi qu'il est autre : on n'est pas artiste pour ses voisins de palier.
Borromini fait aujourd'hui l'unanimité, mais toute sa vie durant, et récemment encore, il est resté incompris et méprisé avec une violence sans égal dans l'histoire. L'intransigeance de ses choix, ou, si l'on préfère, l'obsession de sa ligne courbe, n'était pas faite pour séduire le destin.
Borromini n'avait pas de public et n'en cherchait pas. Parce que "la foule est mensonge" (Kierkegaard).
Timide, il sortait toujours avec le même habit espagnol démodé. Tout le monde l'avait remarqué.
Un matin, une fenêtre railleuse.
Fermée, mais à l'extérieur, elle claque de lumière. Alors même qu'à l'intérieur, on lui refuse la lumière. Le testament qu'il ne peut écrire représente l'obstacle suprême à sa volonté. Plus personne ne l'écoute.
La soif de lumière enténèbre son esprit.
Saül. Ajax. Colère, fureur uùque dire ?
Caton. Les guerriers latins.
Voilà, une aspiration enfantine à l'héroïsme ramène tous les personnages à un seul geste oùune hâte malheureuse l'accomplit.
L'illusion d'accomplir, l'accompli.
Certaines oeuvres, pourtant, restèrent inachevées. Borromini aimait tellement Michel-Ange ! Mais ses oeuvres ne portent pas la marque du "non-fini", elles sont là, confondues, dans une négligence malade. Il commença à négliger les chantiers. Une telle faiblesse jette bien des ombres sur ses rêves de pierre. Pendant les travaux à San Giovanni, un inconnu fut surpris par les ouvriers tandis qu'il endommageait les sculptures : Borromini les laissa s'acharner sur lui jusqu'à ce qu'il succombe sous leurs coups. Son intransigeance fléchissait. Traitant ses oeuvres comme il se sentait traité par le monde, Borromini succombe : le suicide seul pourra triompher de cette retenue, se transformer en un appel, témoigner de sa souffrance.
Et le document nous mène au spasme, au risque, à cet instant qui menace tout artiste, si grand soit-il. La folie est proche voisine de l'imagination.
Un coeur flamboyant, transpercé pour donner l'heure. C'est ainsi qu'il avait conçu l'horloge de la tour des Filippini.
Borromini avait-il déjà songé au suicide, l'avait-il préparé ?
A la même période, à Rome, Poussin représenta la mort de Caton. Si Borromini avait vu ce dessin, il ne pouvait cependant pas savoir l'horreur qu'il fixait, et avec quelle précision.
Balayant toutes les limites, l'angoisse peut combler la distance infinie séparant l'idée de l'acte irréversible. Une soudaine obscurité, où se perd en vain la demande d'amour, peut-être pathétique, adolescente. On se tue en s'adressant à quelqu'un. Il faut affronter le regard des vieux parents. Souvent, celui qui se suicide n'a, paradoxalement, aucune envie de mourir. Il tire des conclusions désespérées de ce que la vie peut encore lui réserver. L'acte de Borromini obéit-il à cette "logique"? Il est difficile d'estimer jusqu'à quel point celui qui s'est tué nourrissait la volonté de le faire ou l'espoir d'être sauvé.
Son geste accompli, il semble qu'on ait ôté le poids qui affaiblit son art, parfois. Disparu pour toujours aussi l'habit espagnol.
Entré dans la nuit, puis dans les ténèbres de la folie, il recouvre la vue, mais en sachant, en contrepartie, qu'on le voit dans la lumière du matin et dans la pointe acérée de l'épée.
Son épée est à double sens : elle entre et elle sort. Ceux qui se suicident n'ont pas accès à la lumière. Ils la cherchent et la refusent en même temps. Le problème, l'erreur, vient de ce qu'on se soustrait à la lumière. Mais avec le douloureux retour de la conscience, de l'état contraire à l'égarement total, Borromini a connu le savoir : le savoir de la vie et de la mort.
Son texte frappe par sa lucidité, et nous permet une compréhension que les mélancoliques ne trouvent pas toujours chez leurs proches.
Nous y avons trouvé une sorte de paradigme du processus créatif lui-même. Quelque chose qui vaut pour tous les artistes, mais qui n'est pas générique ; un sceau de sang n'est pas générique ‹ comment le reçoit la musique ?
Cela reste un document, ni plus ni moins.
Il doit être reçu dramatiquement, et ne doit pas être représenté. Aucune description donc. La musique ne décrit pas. Elle veut analyser les formes de la perception, le sentiment et la folie : le contour de l'un délimite toujours la forme blanche de l'autre. Tracer la folie, ce que le mythe autorise à la musique, et qui lui était propre, se fait ici dans le sillage d'une expérience doublement exceptionnelle, vécue par un artiste.
On a parfois l'impression d'avoir rêvé. La reconstruction de cette trame nous laisse insatisfaits, nous avons du mal à reconnaître l'artiste dans le souvenir que nous conservons cependant de lui, au point de douter de son identité.
Parfois nous suivons des traces minuscules, ou nous avançons à tâtons, mus par une sorte d'élan, de désir de ce qui n'existe pas encore, comme le chasseur suit sa proie.
Parfois s'impose au contraire la certitude de ce que nous devons faire, et de la façon dont nous devons le faire.
Mais que représente donc cette certitude intime lorsque la réalité du rêve enfin atteint nous déroute ? Alors même que nous le réalisons, le rêve de Borromini ne perd rien de sa difficulté ou de ses choix. Au contraire. Une lame trop affilée a blessé notre main. Le surcroît de clarté nous rend plus exigeants. Comme un mouvement respiratoire à l'intérieur du son, et parfois on rend explicite le râle d'un moribond.
Imaginons certains éléments de la réalité sonore extérieure et intérieure. Le halètement, la voix qui dicte, les cloches des heures, le réveil à son propre ronflement, tellement concret. Jusqu'au silence oppressant les oreilles.
Les oiseaux chantaient déjà quand il sombra une nouvelle fois dans le sommeil, mêlé à des plages de conscience dans le son-horizon. Lui aussi se plie, se précipite, dans le son-silence.
Instabilité des dimensions. Quelque chose s'était créé sur la ligne étincelante. Mélodies grégoriennes ? Comme si l'on entendait sous les grandes voûtes articulées les vagues du chant, mais sans les voix qui les ont produites.
A la déformation temporelle correspond une ouverture de l'espace : volière d'anges, l'impression d'une "fausse normalité".
La musique représente maintenant l'espace où se déroule la tragédie : les franges de la nuit, les sons décuplés par l'insomnie, jusqu'à lacérer l'esprit, les phénomènes d'une chambre noire que nous avons tous connue. L'obsession d'un petit refrain imprègne les draps. Elle s'est insinuée. Elle s'enroule. La follia di Spagna.
La perception de la réalité sonore, désormais détachée, perd tout sens des proportions, le battement forme des pointes dans le son-silence (l'écho, d'abord, d'un tintement dans le vide), et des myriades de cloches dans le son pressent, veulent en sortir. Chaque chose, la même chose, nous semble minuscule, et gigantesque l'instant suivant. Les mauvais objets envahissent tout, ils sont devenus mondes. Il n'y a plus de différence, il n'y a plus de temps, il n'y a plus de dedans ni de dehors : le dedans est le dehors.

 

Borromini

Architecte, décorateur et dessinateur italien, Francesco Castelli, ou Castello, dit Borromini, naît à Bissone en 1599. Tailleur de pierre à Milan, il se rend dès 1615 à Rome. Sculpteur d'ornements sur le chantier de la basilique Saint-Pierre, dessinateur dans l'atelier de Maderno, il travaille avec le Bernin au palais Barberini. Actif sous les trois papes de la Rome baroque, Borromini se voit confier la construction d'édifices religieux. Héritier de Michel-Ange, il manifeste une prédilection pour les recherches illusionnistes. Il se suicide le 2 août 1667. Sciarrino a analysé dans Le Figure della musica la coupole de Saint-Yves-de-la-Sapience.

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