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Il clima dopo Harry
Partch
Le climat depuis Harry Partch
par Salvatore Sciarrino
Pendant des années, le nom de Harry Partch n'a guère
franchi le seuil de certaines universités américaines.
La diffusion des oeuvres de ce compositeur est drastiquement limitée,
car, aux instruments nobles des grands orchestres symphoniques, il
préfère ses propres prototypes d'invention et de construction.
Mais cette raison me semble trop évidente pour justifier la
totale censure dont Partch fait l'objet.
De fait, la figure d'un artiste vagabond ne peut laisser indifférent.
Devrions-nous l'imaginer comme l'une de ces créatures sauvages
que nous cherchons à éviter, quand nous croisons leur
chemin dans la rue ?
Sa musique ne ressemble à rien. Elle est soutenue par un apparat
théorique prépondérant (sur l'intonation des
instruments), entre kitsch et académisme néogrec. La
voix déclamée en position dominante nous renvoie aussi
aux anciens Grecs. Et l'on ne peut ignorer la familiarité de
Partch avec l'Orient, typique de la West Coast. En somme, un
mélange complexe et détonant.
Il en résulte une surdose de bavures micro-tonales, d'autant
plus évidentes qu'elles agissent sur des articulations élémentaires,
peut-être folk, peut-être mémoire ironique
de chansons enfantines. Ecouter Harry Partch n'est pas agréable,
il vous colle souvent une tristesse inhumaine, intransigeante, comme
ce refus qui a soudain dispersé sa vie dans les souterrains
nauséabonds.
Nous pensons généralement que, pour laisser une trace
dans l'histoire de la musique, il faut avoir atteint une grande notoriété.
Mais qui sait si l'effet papillon ne vaut pas aussi dans la
sphère artistique, autrement dit, si l'influence de présences
marginales, transversales, oubliées, n'est pas réellement
sous-évaluée, ou du moins supérieure à
ce que l'on croit ? Ce genre d'influence ne serait pas mesurable directement
sur la société contemporaine, mais plutôt dans
une perspective temporelle et environnementale hors du commun et très
dilatée.
Nous devrions faire l'hypothèse de l'existence d'une météorologie
créative. Du reste, Musil évoque une loi de la conservation
de l'esprit : comme si la culture était soumise aux lois
de la physique et de la chimie.
J'aime la musique tendue à l'extrême. Je me moque des
codes de bonne conduite servant à débusquer le consensus
et l'anesthésie.
Il faut mettre à nu chacun de nous : le compositeur et le monde.
Être ainsi disposé à sa vérité propre
est le point de rupture nécessaire à l'artiste. La problématique
des thèmes (l'obscurité, la douleur, l'énigme)
précède l'esthétique parce qu'elle constitue
la vie de la pensée.
Les formes de mes compositions impliquent aussi le concept de nature
post-organique, commune à certains phénomènes
apparemment éloignés comme le body art ou le
piercing. J'ai toujours rejeté l'hypocrisie académique
de la musique pure avec ses sublimités banales et bon marché.
Je préfère l'affleurement de notre physiologie dans
le vide ou parmi les machines de l'ère technologique.
Avec la forme à fenêtre, on peut soustraire un pourcentage
variable de l'image sonore à la perception de celui qui écoute.
J'ai réalisé ici un découpage en fenêtres
plus grand que d'habitude. Des grumeaux sonores s'écoulent
d'en haut, mais leur origine est ailleurs, hors des limites du champ.
Ils descendent et disparaissent en dessous d'une limite inférieure.
Nous avons l'intuition que cette musique bouillonne, nous avons cette
intuition d'après les zones en marge de l'image sonore, sans
en être les spectateurs directs. Les perturbations interviennent
peut-être au-delà des marges.
Le temps aussi a ses marges, avant et après l'image, à
gauche et à droite ; elles sont marquées par des événements-choc
nettement délimités.
Dans des sortes de fentes rectangulaires, l'image sonore n'a pas de
développement, mais elle est d'autant plus exaltée qu'elle
est mutilée. Ces fentes se juxtaposent, créant des liens
fugaces qui nous font douter de l'identité des images, comme
sous l'effet de déplacements légers et successifs du
cadrage.
En d'autres termes, le comportement-clé de la forme se résumerait
ainsi : éviter la perspective frontale au profit du raccourci.
On pourrait se référer à l'esthétique
baroque, bien qu'il n'y ait ici absolument rien de baroque. C'est
une technique d'apparitions-flash qui utilise surtout de la soustraction.
Le moins se renverse en plus, et l'expression est celle du silence.
Qu'une musique nouvelle doive procurer un plaisir immédiat
(une jouissance) est une illusion très répandue et sans
fondement, dont s'empare le monde commercial. Il suffit de faire un
bref retour en nous-mêmes pour faire taire toute sirène
inutile. La réalité est autre. C'est d'abord la douleur
qui nous donne l'expérience de la vie et du plaisir lui-même.
La connaissance, lorsqu'elle est solidifiée, nourrit aussi
l'ignorance si elle ne se renouvelle pas.
Puisque nous résistons inconsciemment à toute ouverture
de l'esprit, nous devrions veiller à ne pas repousser ce qui
nous apparaît chaque fois sous la forme de l'inconnu. Celui
qui la possède sait combien l'imagination est explosive. Elle
ne se contente pas de ce qui est déjà, mais avance vers
ce qui semble seulement possible, voire invraisemblable, à
tous les autres.
Biographie Harry Partch
Né en 1901 à Oakland (Californie), fils de missionnaires,
Harry Partch est élevé dans l'Arizona. Théoricien,
compositeur et créateur d'instruments, il décide de
s'écarter de tous les modèles existants. Invitant à
un retour aux sources de la musique et à ses fonctions rituelles
et magiques, il puise ses influences dans les berceuses, chez les
sorcières, les Indiens, les Orientaux et les Africains, ou
dans le Boris Godounov de Moussorgski. Entre 1923 et 1928,
il développe une échelle à l'intonation ptolémaïque
divisant l'octave en 43 intervalles. Sa musique, concrète et
corporelle, multiplie polyrythmies et divisions rationnelles des durées,
dans une alliance de la poésie, du son et de la danse. Soutenu
par la Carnegie Corporation, les fondations Guggenheim et Fromm ;
il enseigne dans les universités du Wisconsin et de l'Illinois,
et crée le Gate 5 Ensemble. Ayant vécu en marge de la
société, il meurt le 3 septembre 1974 à San Diego.
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