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La Solitude
et l'attente Paolo Petazzi
La solitude d'une femme est au centre de Perseo e Andromeda. Mais les sons et les personnages évoqués sont ici radicalement différents de ceux des oeuvres antérieures. Le chant revient, tandis que les instruments cèdent la place à une musique électronique live. Chaque mot ou presque du livret de Sciarrino est emprunté à Laforgue, et plus ou moins librement traduit. Certaines idées essentielles, comme le caractère capricieux et infantile du personnage d'Andromède, le renversement de la position du monstre le dragon auquel la jeune fille doit être sacrifiée , sont également empruntées à Laforgue. Le dragon est un monstre bonasse ; il s'éprend d'Andromède qu'il retient prisonnière et cajole comme une enfant gâtée pour l'aider à supporter l'ennui d'un long séjour monotone sur une île perdue ; mais l'assèchement du texte prive l'indulgent dragon sciarrinien du caractère débonnaire qu'il avait chez Laforgue, et lui donne une dimension plus vague, plus mystérieuse.
Le schéma narratif reprend en partie celui de Laforgue : l'intrusion
de Persée, qui tue brutalement le dragon, vient briser la tranquille
monotonie d'une situation bloquée ; mais Andromède,
qui avait entrevu un instant avec ce nouveau venu la réponse
à son attente, se refuse à suivre un héros suffisant
et décevant. Chez Laforgue, dans un happy end ironique,
la belle, repentie par les larmes d'un amour sincère, ressuscite
le monstre, lequel se transforme en un beau jeune homme. Chez Sciarrino,
l'histoire s'interrompt sur Andromède pleurant le dragon, sur
ses interrogations angoissées (" Où sont les
bons moments ? J'étais curieuse de "). L'omission
décisive la plus significative de toutes celles que
présente le court livret opère un renversement
radical, et, partant de Laforgue, l'oeuvre aboutit à une condition
existentielle, où l'attente reste sans réponse. L'intervention
du faux héros se révèle être une plaisanterie
cruelle, qui abandonne Andromède à des regrets tardifs,
à des questions inutiles, à un destin fait de solitude
et d'attente plus désolée encore.
Dans cette région liminaire, Sciarrino se frotte à
l'électronique, en utilisant les moyens de celle-ci avec la
même exactitude, la même finesse sophistiquée,
la même vocation à réinventer le son. Parmi les
infinies possibilités offertes par les nouvelles technologies,
Sciarrino opère des choix extrêmement précis qui
refusent résolument tout effet. Les sons de synthèse
évoquent le vent et la mer, l'horizon sonore de la solitude
de la protagoniste, le paysage de l'oeuvre. L'absolue précision,
la finesse de la stylisation écarte tout risque d'effet naturaliste
ou descriptif. L'invention du son se dédouble, en quelque sorte,
dans l'" imitation ", dans l'illusion stylisée
du vent et de la mer, elle se plie à différents degrés
et possibilités d'association et d'évocation, se chargeant
ainsi d'ambiguïté et de suggestion secrète. Souffles
et murmures, bandes sonores continuellement changeantes dans une même
homogénéité substantielle, qui se troublent en
vagues successives ou agitées parfois par des secousses et
de soudains sursauts, ils sont le vent et la mer, le paysage et l'horizon,
mais aussi la voix de solitude, la monotonie de l'attente et le désarroi.
Raisons dramaturgiques et musicales tendent à coïncider
avec une cohérence absolue.
La partie électronique est indissociable de celle des voix.
La protagoniste, nettement dominante, présente une stylisation
nerveuse, hallucinée. Quand elle ne s'attarde pas sur la monotonie
bloquée du demi-ton initial, elle se distingue souvent par
des dessins rapides en zig-zag, qui, partant d'un intervalle très
réduit s'élargissent progressivement, tendant le plus
souvent vers le grave, et donnant l'impression de légères
figures ornementales, d'une progression par bonds rapides, fragmentée
névrotiquement. Sciarrino a parlé, d'une manière
suggestive, de tentacules dans le vide. Dans d'autres cas, la voix
fait glisser précipitamment un grand nombre de syllabes dans
l'espace d'un demi-ton, en partant d'une note tenue : cette solution
revient aussi très souvent dans les rares interventions du
dragon, même si l'on trouve dans son rôle, pourtant très
bref, de fréquents dessins en zig-zag, qui s'ouvrent, pour
ainsi dire, " en éventail ". Les rares
phrases de Persée sont confiées à deux voix,
un baryton et une basse, toujours ensemble. Leurs lignes, dont le
profil est semblable ou parallèle, présentent aussi,
avec des inflexions et des nuances différentes, les dessins
en zig-zag ; mais le vide qui s'ouvre entre elles produit un effet
singulier, dont le poids est déterminant dans la définition,
très efficace, de la vanité du héros décevant.
C'est un vide qui fait songer à l'effet produit dans une musique
électronique utilisant le modulateur en anneau qui transforme
deux sons en ceux correspondant à la somme et à la différence
de leurs fréquences.
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