Perseo e Andromeda
Persée et Andromède

Livret

Salvatore Sciarrino
d'après Jules Laforgue

Fils de Zeus et de Danaé, ancêtre direct d'Héraclès, Persée dut ramener au roi Polydectès la tête d'une Gorgone. Après avoir affronté les trois Grées, le héros argien, aidé d'une besace, de sandales ailées et du casque d'Hadès, que lui avaient remis les Nymphes, et qui rendait invisible quiconque s'en couvrait, trancha la tête de Méduse, seule Gorgone mortelle dont le regard transformait en pierre ceux qui la regardaient. Sur le chemin du retour, Persée passa par l'Ethiopie, où il rencontra Andromède, liée à un rocher. La mère d'Andromède, Cassiopée, avait prétendu que sa beauté était supérieure à celle des Néréides, et expiait ainsi la vengeance des descendantes d'Océan. Persée promit à Cépéhe, roi d'Ethiopie, de délivrer sa fille vouée au sacrifice, s'il consentait à la lui donner en mariage, tua le monstre marin venu dévorer Andromède, et ramena celle-ci à ses parents. Mais la jeune fille était promise à un oncle, Phinée, qui, mécontent, trama un complot. Montrant la tête de la Gorgone aux conspirateurs, Persée les transforma en pierre, avant d'emmener Andromède à Sériphos, à Argos et à Tirynthe, où elle lui donna sept enfants.

Livret

Définition de l'île
Au bord de la mer, des enfants jouent. L'un d'eux fait semblant d'être un dragon. Peu à peu la scène se transforme à son tour : rochers en surplomb, arcs et pertuis de roche. On aperçoit des serpents monstrueux et des hipogriffes, un autre enfant arrive. La lutte se déroule à la tombée de la nuit. Quand toute chose retourne ensuite à la solitude entre être et non-être, qui peut distinguer une plage tranquille des traces d'une île fantasmagorique ?

(Ebats des quatre vents, l'après-midi, en poussières qui s'irisent.)

Andromède
La mer, toujours la mer
La mer borne la vue
Oh ! qu'un rayon de soleil vienne ici à tomber
La mer, toujours la mer
Autant mourir tout de suite
Face à l'horizon
La mer, toujours la mer
Les flots qui renaissent à perte de vue
(Elle s'avise que sa plainte fait chorus avec celle du vent. Alors elle appelle :)

Monstre !

Le Dragon
Bébé ?

Andromède
Que fais-tu ?
(Le Dragon se retourne en faisant chatoyer son échine sous marine.)

Le Dragon
Je concasse des galets pour ta fronde. Nous aurons un autre passage d'oiseaux avant le coucher du soleil

Andromède
Cesse, ce bruit me fait mal. Je ne veux plus les tuer. Qu'ils revoient leurs pays ! Que je m'ennuie... Monstre ?...

Le Dragon
Bébé ?

Andromède
Pourquoi ne m'apportes-tu plus de pierreries ?
(Le Dragon gratte une poignée de sable qu'il dépose sous le nez d'Andromède, toujours à plat-ventre, accoudée. Elle soupire distraitement :)
Quel ennui...
(Le Dragon reprend son trésor et l'envoie au fond de la mer.)
Oh ! mes perles roses, mes anémones cristallisées !
Oh ! j'en mourrai, j'en mourrai !
(Mais elle se calme tout aussitôt, et vient, rampante, s'étaler, selon sa câlinerie familière, sous le menton du Monstre, dont elle entoure le cou de ses bras blancs.)
Si tu pouvais me guérir...
Tu dis que tu m'aimes
Prends-moi sur ton dos, emmène-moi

Le Dragon
Tu le sais, ici nos destinées

Andromède
Nos destinées

Le Dragon
Une petite partie en mer ?

Andromède
Je n'en ai plus envie

Le Dragon
Tiens ! Bébé ? Regarde là-haut. Oh ! Veux-tu ta fronde ?
(C'était depuis le matin la troisième bande d'oiseaux migrateurs d'automne.)

Andromède
...aller où ils vont
(Elle est sur pied d'un saut, et, hurlante, galope dans les rafales dans une région de miroirs. Le Dragon se remet à concasser ses galets, elle se mire dans une flaque.)

Andromède
Andromède !
Ma bouche ! Qui comprendra jamais ma bouche
Mes yeux ne répondent pas
Et toujours je suis moi
(Voici venir des nuées pluvieuses, qui vont troubler son miroir. Andromède dégringole la falaise dans l'averse.)
Ah ! qu'il fût un remède
Au bobo d'Andromède
Hissaô !
A son bobo
(L'averse est déjà loin.)
Hissaô !
Puisque nul ne m'vient en aide,
Je vais me fiche à l'eau !
Hissaô !
(Elle s'étale sur le dos dans le sable, les bras en croix face aux flots déferlants, et se laisse échouer plus loin dans les algues. Une nouvelle nappe d'averses passe sur l'île, puis la rumeur s'éloigne. Solitude atlantique. Andromède s'assied, et regarde l'horizon.)
On aurait beau venir me chercher... Ah ! Je garderai rancune toute ma vie, je garderai toujours un peu rancune
(Devant un soir qui tombe :)
Adieu jour !

Le Dragon
Plus qu'à allumer les feux du soir et bénir la lune, avant d'aller se coucher
(Voici le héros, sur un Pégase de neige dont les ailes teintes de couchants frémissent. Andromède, suffoquée de palpitations de jeune fille, accourt se blottir sous le Dragon.)

Le Dragon
Andromède, noble Andromède, c'est Persée. Rassure-toi : il va me tuer et t'emmener

Andromède
Il ne te tuera pas !

Le Dragon
Il me tuera

Andromède
Il ne te tuera pas s'il m'aime

Le Dragon
Il ne peut t'emmener qu'en me tuant
(L'hippogriffe, bien stylé, s'arrête, ploie les genoux au ras des flots. Persée s'incline. Andromède baisse la tête. Il repart sans un mot. Il monte en amazone, croisant coquettement ses pieds, le creux de sa poitrine est laqué d'une rose, ses bras sont tatoués d'un coeur percé d'une flèche, il a un lys peint sur le gras des mollets. Il se met à exécuter des moulinets de son épée adamantine – Andromède ne bouge pas –, puis il fait virer sa monture, en présentant à la jeune captive le flanc. Le jeune chevalier noue ses mains en étrier, et dit avec un grasseyement incroyablement affecté :)

Persée
Allez, hop ! A Cythère !
(Mais le Dragon vient de plonger entre eux, et sa gueule darde une lancette de flammes. L'hippogriffe se cabre. Persée décroche de sa ceinture la tête de la Gorgone, et attend toujours, le bras tendu. Contraste entre le geste magistral et son échec. La sauvage petite Andromède n'a pu retenir un certain sourire ; un certain sourire que Persée surprend ! Furieux, il remet la tête en place, brandit son épée, et, serrant bien le divin bouclier de Minerve, il fond sur le Dragon – oh ! tandis que justement là-bas la pleine lune se lève sur le miraculeux miroir ! –, il le cerne par des voltiges éblouissantes, l'accule et lui enfonce si merveilleusement son épée au milieu du front, que le pauvre s'affaisse et, expirant, n'a que le temps de râler à l'intention d'Andromède :)

Le Dragon
Adieu !
(Malgré l'infaillibilité de sa victoire, Persée est trop excité, et il faut qu'il s'acharne sur le défunt : il le larde de balafres, lui crève les yeux, le massacre ! Jusqu'à ce qu'Andromède l'arrête.)

Andromède
Assez, assez

Persée
Et maintenant, ma toute belle

Andromède
Vous m'aimez, vous m'aimez vraiment ?

Persée
Si je vous aime ? Mais je vous adore ! Regarde-toi !
(Il lui tend un miroir. Andromède le repousse.)
Ah ! prenez. Il faudra que nous nous fassions belle !
(Il ôte un de ses colliers, un collier de monnaies d'or – souvenir des noces de sa mère Danae –, et veut le lui passer au cou. Elle le repousse doucement, mais il profite de son geste pour lui prendre à deux mains la taille. Andromède pousse un cri, le cri des mouettes qui retentit dans la nuit.)

Andromède
Ne me touchez pas !... Tout ceci s'est fait si vite ! Je vous en prie, laissez-moi encore errer, dire un dernier adieu à mon île, à la mer
(Elle se détourne pour étreindre d'un geste l'horizon, et le surprend : le héros baillait ! Un élégant bâillement qu'il veut achever en sourire de grenade ouverte.)
Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Vous me faites horreur ! J'aime mieux mourir seule, allez-vous-en, vous vous êtes trompé d'île

Persée
Ah bien, en voilà des manières !
(Il exécute un moulinet de son épée, se remet en selle, et file dans l'enchantement du lever de lune, sans se retourner. Andromède reste là, hébétée devant l'horizon, tandis que tombe la nuit.)

Andromède
Pauvre Monstre
Quel héros t'a tué !
Et moi je reste dans la nuit
Où sont les beaux moments ?
J'étais curieuse de




Jules Laforgue


Jules Laforgue naît à Montevideo en 1860. A l'issue de ses études à Tarbes et à Paris, il échoue au baccalauréat, et se livre à d'humbles travaux de copie pour Charles Ephrussi, directeur de la Gazette des beaux-arts. Il se lie avec Charles Cros et Gustave Kahn, puis avec Georges Seurat et Théophile Ysaye. En 1881, il est nommé lecteur auprès de l'impératrice Augusta. A Berlin, il rédige ses Complaintes (1885), où, avec une frivolité feinte et ironique, il se propose de " broder des figures charmantes sur la trame de l'universelle illusion ". Lecteur de Schopenhauer et de Hartmann, empreint de désespoir métaphysique, il écrit le recueil L'Imitation de Notre-Dame la Lune (1886). Atteint de tuberculose, il s'installe en 1886 à Paris avec une jeune Anglaise, Leah Lee, qu'il épouse.
Il meurt en 1887 dans le dénuement le plus complet. Posthumes, les Moralités légendaires paraissent en 1887. Hamlet, Lohengrin, Salomé, Persée et Andromède sont les héros de ces contes, entre une mythologie entachée d'incartades et la fable philosophique.
Outre Persée et Andromède, Salvatore Sciarrino a composé d'après Jules Laforgue Lohengrin, "action invisible" pour soliste, instruments et voix (1982-1984).

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