Infinito nero estasi di un atto
Noir infini, extase en un acte

d'après Salvatore Sciarrino

 

Les premières esquisses d'Infinito nero, estasi di un atto remontent à l'été 1997. Le livret est basé sur des textes de Maria Maddalena de' Pazzi, une mystique du début du XVIIe siècle. A la fin des années quatre-vingt, j'avais trouvé une édition moderne d'un choix de ses écrits, Le Parole dell'estasi. Maria Maddalena de' Pazzi était folle, et avait des visions mystiques. Elle était issue d'une famille florentine connue. C'est probablement la raison pour laquelle elle a été canonisée. Son personnage est gênant, presque diabolique. Chez elle, il est difficile de distinguer vraiment Dieu du Diable. Et ses visions sont toujours angoissantes, elles revêtent un authentique caractère pathologique.

La manière dont ses textes nous sont parvenus est tout à fait singulière. Maria Maddalena de' Pazzi n'écrivait rien. Tout ce qu'elle nous a transmis l'a été oralement. Son histoire est saisissante. Huit novices l'entouraient, quatre répétaient ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait beaucoup trop vite pour être suivie, et les quatre autres écrivaient tout ce que les premières répétaient. Les mots jaillissaient d'elle comme d'une mitraillette, puis elle tombait dans un long silence. Cette bizarrerie, cette évidente pathologie, est aussi une forme extrême d'oralité. Il ne s'agit plus de mots en soi, mais d'une cascade, d'un flux langagier – " flux " dans le sens d'écoulement, mais aussi d'influence. L'histoire de Maria Maddalena de' Pazzi, ses dictées en groupe, ses mots et leurs transcriptions ont aussi quelque chose d'éminemment théâtral, et pourraient être le sujet d'un opéra, ou plutôt d'un film ou d'un documentaire.

Cette scission entre l'énonciation la plus rapide et le mutisme le plus complet, la transition spontanée vers le silence sont aussi caractéristiques de ma musique. Le silence n'est pas vide, mais naissance du son, expérience de la vie. Peut-être mon silence est-il maintenant plus sombre. Je ne me serais jamais cru capable d'écrire le début de l'oeuvre, avec son rythme de respiration. Sommes-nous à l'écoute de notre propre coeur ? Je refuse toute amplification des instruments, car l'auditeur doit sentir les différences de respiration et les battements de coeur de Maria Maddalena de' Pazzi. Mais est-ce un coeur, un instrument, le bois du piano ? Auparavant, je n'avais peut-être pas utilisé les sons et les bruits aussi consciemment et de manière si précise, avec une telle sûreté technique. J'atteins désormais une réelle profondeur, jusque dans le son du silence.

Mes oeuvres les plus récentes sont presque nues. Cette nudité est déterminante à l'écoute. C'est à cette condition que la musique s'empare de nous. Un processus de réduction ou d'ascèse en rapport avec le sujet est à la base de mon travail. Or, l'ascèse n'est rien d'autre que le silence. Toutes les formes de langues et d'expériences s'altèrent, perdent leur normalité, lorsqu'elles sont restreintes, et il suffit d'un seul son pour comprendre ce qu'est le son et ce qu'est le silence.

Dès le début, le thème central d'Infinito nero était le dialogue, l'idée de polarité, le noir et le blanc. Initialement, j'avais même envisagé deux solistes. L'espace de la scène doit être divisé, non par des constructions, mais par la lumière, noire et blanche. Il ne s'agit pas d'une division stable, mais de changements de lumières rapides, inconscients, presque des clins d'oeil. Ces changements sont à l'image de l'oeuvre et de ses discours parallèles. Le plus important, c'est l'idée que la concordance des contradictions soit visible. Infinito nero aurait pu s'intituler Infinito bianco. Ce n'est pas un paradoxe : quand je regarde un long moment le blanc ou le noir, je vois la même chose.

La partition ne contient aucune indication de mise en scène, si ce n'est vers la fin, où il est précisé que l'interprète se tord, comme rongé de l'intérieur. Lors de la composition, une ancienne étude sur l'hystérie m'est venue à l'esprit, un document de Charcot de l'époque ante-freudienne, à la fin du XIXe siècle. Charcot y analyse les mouvements des " possédés du Diable ", tels qu'ils sont également reproduits dans la peinture. Dans une sorte de mouvement à terre, les hystériques tendent tout leur corps comme un arc, soutenus uniquement par les pieds et les épaules. Il est singulier que les novices aient décrit le même mouvement chez Maria Maddalena de' Pazzi : " Elle s'assoie, et commence à se tordre. " Ces mouvements caractérisent une possédée du Diable.

Dans une deuxième version, le livret reprenait aussi quelques lignes de Jules Laforgue. Laforgue tenant une position " critique ", je les ai éliminées. Son texte fait partie de l'environnement de l'oeuvre, mais Maria Maddalena de' Pazzi traduit mieux la solitude, la douleur et le sentiment de perte. Le résultat est vraisemblablement plus probant ainsi, sans rupture stylistique. Car demeure cette séparation entre le noir et le blanc, entre Dieu et le Diable, peut-être même entre le silence et la parole. Ou entre la respiration et le silence.

 

 

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