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Ye Yan, un commentaire par Chen Shi-Zheng
La poésie chinoise est le lieu de la métaphore. Derrière un sujet emprunté se dessine autre chose. Ce qui est intéressant n'affleure jamais la surface, toujours lisse, sous laquelle il faut chercher. Un fait historique comme Ye Yan ne doit en aucun cas être raconté comme une fable moralisante. En faire une parabole sur la résistance menace de transformer l'intrigue en un drame strictement politique. Il s'agit plutôt de trouver un nouveau moyen d'expression qui se réfère à ce passé glorieux auquel nous rêvons. Dans les images populaires du nouvel an chinois, on trouve souvent celles de la moisson, du paysan rustre et optimiste avec ses champs fertiles, ou du pêcheur bienheureux dont le filet se remplit de poissons sautant hors de l'eau dans les mailles : nous sommes dans le pays de l'abondance. Plutôt qu'une description réaliste de la Chine moderne, urbanisée et commerciale, voici une rizière crevassée, où sautent des milliers de poissons - à l'arrière-plan, un mur de propagande, aux couleurs vives, dans un style prolétarien. Les visions nostalgiques d'une abondance disparue s'effacent dans la surface aride, craquelée, d'un sentiment de perdition et de vide. Ye Yan décrit la mort d'un pays manquant de ressources propres, mais aussi la négation de l'individu. Comment croire aux clichés, à notre civilisation qui perdure? Qu'est devenu le plus glorieux des empires ? Les médias diffusent sans cesse, dans les villes et dans les campagnes, des images de joie et de fête. Bonheur affiché obligatoire, comme dans un parc d'attraction. Un centre de loisirs cerne l'esthétique sophistiquée de la Cité interdite, et vous vous promenez dans cette imitation parfaite et décérébrée d'une société capitaliste : la maquette d'un empire réduit à un jeu d'enfant. Dans Ye Yan, cette dérive s'exprime à travers l'Empereur parcourant la scène dans un véhicule de fortune.
L'Empereur est un personnage complexe. Il mena une vie pitoyable, et conduisit la nation à sa perte, cherchant avidement à se divertir quand son pays se laissait peu à peu envahir, n'invitant à la Cour que les flatteurs avec lesquels il s'adonnait aux plaisirs. Si la guerre se déclarait, il donnait des terres à ses ennemis, pour ne régner, à la fin, que sur un minuscule territoire. Mais le dernier lambeau de son empire perdu lui fut aussi retiré. Qu'il se soit retrouvé en résidence surveillée, c'était la conclusion logique d'une vie dans un environnement toujours plus exigu. Il se révéla alors être un artiste. Si ses premières oeuvres, décoratives, manquaient de substance et d'émotion, sa propre perte nourrit une poésie sensible, dont les beautés chantaient un thème universel, la nostalgie d'un pays jadis glorieux, désormais en perdition. Cette poésie a un immense écho dans la Chine d'aujourd'hui.
Quand l'Empereur ordonna au peintre d'espionner dans la demeure de
l'honnête et respectable Han Xizai, il mit l'art au service
de la corruption. Gu Hongzhong travailla cinq ou dix ans à
la création de son chef-d'oeuvre, première représentation,
dans la peinture chinoise, de scènes d'intérieur, reflétant
de manière détaillée et subtile les événements,
et étudiant, pour la première fois, les attitudes des
personnages. Le rouleau s'inscrit dans une période charnière
de l'histoire de la peinture en Chine. Son créateur devint
rapidement célèbre. On étudie encore ses techniques
et son style. Mille ans plus tard, le peintre et son maître,
l'empereur décadent et poète, sont tous deux révérés,
et Han Xizai, qui se retira de la société plutôt
que de servir un empereur corrompu, n'est plus dans les mémoires
que le sujet de ce rouleau. |