Ye Yan : Repères

 

Les Cinq Dynasties (907-960)

La période de division et de luttes sans merci pour le pouvoir, où se succèdent de petites dynasties éphémères, et qui couvre les trois premiers quarts du Xe siècle, est connue sous le nom de période des "cinq dynasties et des dix royaumes". La Chine offre alors une carte politique que se disputent plusieurs empereurs, pour la plupart d'obscure extraction au service de gouverneurs indépendants. Les quarante ans d'existence, ou presque, de la dynastie de Li Yu qui avait repris le nom de Tang (celle dite "du Sud"), constituent le double, voire le triple, de la vie de chacune des Cinq Dynasties qui s'étaient succédé à Kaifeng (aujourdhui la capitale du Henan), en Chine centrale. Les anciennes capitales plus à l'Ouest, Changan et Luoyang étaient alors dévastées. Pour comprendre la situation politique de la Chine au moment où Li Yu monte sur le trône, il faut remonter au milieu du VIIIe siècle : une grave rébellion avait alors irrémédiablement affaibli le pouvoir central au profit des gouverneurs militaires des provinces périphériques et des alliés barbares. C'est à partir de Kaifeng qu'un général dethnie Han établira, en 960, la dynastie Song qui évincera toutes les autres en moins de vingt ans.


Li Yu (937-978)

Li Yu, ou Li Houzhu, fut le troisième et dernier empereur de la dynastie des Tang du Sud. Il accéda au trône en 961, régna sur une des régions les plus riches de la Chine, dont la capitale se trouvait à Jingling ("capitale du Sud", Nanjing), et mena, entouré de fonctionnaires-lettrés et de belles courtisanes, une vie insouciante et fastueuse, essentiellement consacrée à l'art et à la poésie. Son épouse mourut en 964. Vivant constamment dans la peur et sous la menace des états plus puissants régis par la dynastie des Song (960-1279), il leur faisait parvenir chaque année des dons pour se ménager leurs faveurs. En 975, Nankin capitule et son royaume est annexé. Exilé dans la nouvelle capitale Kaifeng, avec le titre mortifiant de "marquis désobéissant", qui lui procurait toutefois une confortable pension, il vécut en résidence surveillée. Mais son exil douloureux finit par exaspérer le second empereur des Song, Zhao Guoyi, qui, dit-on, le fit empoisonner en 978, au cours de l'un de ces banquets que prisait tant la Cour. Si Li Yu fut un empereur aux plaisirs raffinés, il fut aussi un remarquable peintre, calligraphe, musicien et poète, l'un des plus illustres du genre à chanter (tsu), même si l'on ne lui connaît que quarante-cinq poèmes, toujours très appréciés, et mis en musique sur des airs populaires dans les années trente. Son dernier poème chanté, sur l'air d'Adieu ma concubine, est particulièrement célèbre encore aujourd'hui, et constitue l'épilogue de l'opéra de Guo Wenjing :

Quand verrons-nous la fin des fleurs printanières et de la lune d'automne ? Qui sait combien de choses ont passé ?
Cette nuit, à nouveau, le vent d'Est a soufflé sur le petit pavillon. Le pays, baigné par la lune, n'a pas eu la force de se retourner sur son passé.
Les escaliers de marbre et leurs rampes sculptées sont toujours là.
Seuls les visages en leur juvénile beauté ont changé.
Je demande à mon seigneur combien grande est sa peine,
Elle est, dit-il, comme les eaux que le fleuve charrie au printemps et qui coulent vers l'Orient.


Han Xizai (911-970)

Han Xizai avait vingt-six ans à la naissance de Li Yu. Fils du vice-gouverneur de la province du Shandong, qui, menacé par le satrape au pouvoir, s'était réfugié au Sud en 926, il fut poète, peintre, et l'un des hommes d'Etat les plus respectés de la fin de la dynastie Tang. L'essor de sa carrière se fit sous le règne du père de Li Yu, monté sur le trône en 947. Li Yu voulut le nommer Premier Ministre, mais Han Xizai, renonçant à son désir profond de sauver son pays, donna chaque nuit des fêtes grandioses. Son comportement éveilla les soupçons de l'Empereur, qui chargea deux peintres de la Cour de l'espionner. De retour, ils présentèrent leur rapport, le rouleau Nuits de fête chez Han Xizai, peint par Gu Hongzhong. A la fin de la dynastie Tang du Sud, les moyens militaires et financiers manquaient pour résister à l'essor des Song.


Gu Hongzhong (Xe siècle)

La peinture de cour prospère dans les royaumes Tang du Sud. Cette région, de par sa situation géographique et politique, connaît une paix relative. Plusieurs empereurs y favorisent la création artistique, fondant des académies de peinture qui serviront de modèles à la fameuse Académie des Song. Gu Hongzhong était peintre à la Cour. Malgré son talent, nous disposons de peu d'informations sur sa personne. Li Yu l'aurait dépêché, avec son collègue Zhou Wenju, pour espionner Han Xizai. La mission n'avait rien de très noble, mais elle produisit l'une des peintures les plus fascinantes de l'histoire de la Chine, sans laquelle nous n'aurions aucun élément concernant Han Xizai, car ses écrits ne nous sont pas parvenus. Dans son Introduction à l'art chinois de 1961, Michael Sullivan consacre une page à cette oeuvre. Il s'agit probablement d'une copie très fidèle datant du XIIe siècle, hasarde-t-il. "Li Yu ayant envoyé un peintre de son service (daizhao) pour observer ce qui se passait et retracer ce qu'il avait vu, put mettre Han Xizai devant la preuve de sa dissipation." Ainsi se trouve moralement justifiée la création de cette oeuvre " qu'un écrivain du XIVe siècle, Tang Heou, considérait comme un objet impur, indigne de figurer dans une collection de grande qualité ". Cette justification n'apparaît pas dans la classique histoire de la peinture chinoise de Yu Jianhua (Shanghai, 1936). Gu Hongzhong n'y est mentionné qu'à propos de cette seule peinture, du genre portraitiste, renwu, méprisable aux yeux des amateurs lettrés qui tenaient en piètre estime tout daizhao. On peut penser qu'on leur assignait le soin de garder le souvenir des soirées les plus réussies.


Le pipa

Le pipa est un luth à quatre cordes à frettes, en forme de poire, à fond bombé, venu du monde persan vers le IIe siècle avant notre ère, après avoir transité par l'Asie centrale, sous des noms et des formes diverses. Principal pilier des ballades nanyin, symbole d'un des quatre gardiens du ciel, il accompagne les princesses en exil. Il est au centre d'histoires, de pièces et de poèmes. Un opéra lui est même dédié, Le Luth (Pipaji) de Gao Ming (XIVe siècle). Il est d'abord joué avec un grand plectre. Boudé par les lettrés, qui lui reprochent son origine étrangère, il fait le délice secret des privilégiés en leurs appartements réservés. A l'époque Tang, le pipa devient un instrument solo. L'abandon du plectre au profit des ongles et l'accroissement du nombre de frettes libèrent la technique et permettent l'éclosion de musiciens de renom. Des partitions datées de 933 sont parmi les plus anciennes notations musicales. Le pipa n'apparaît pas dans l'iconographie avant le IIIe siècle, sous les Wei ou même les Jin. On le trouve sur les peintures murales bouddhiques des grottes de Dunhuang, et, au Xe siècle sur le rouleau peint Nuits de fête chez Han Xizai. Dans Ye Yan, sa partie soliste, interprétée par Wu Man, est intégrée dans le jeu scénique.


Le Tao

Dans Ye Yan, à deux reprises, il est fait allusion au Yijing (I Ching, le Livre des mutations), célèbre corpus de divination de la Chine antique. Dans la scène I, Hongzhu interroge les oracles à l'aide d'une paire de souliers, puis, dans le deuxième intermède, l'Empereur prend peur devant la figure Li, le feu, et cite le commentaire au quatrième trait de cet hexagramme. Le Yijing est le reflet, en miniature, de tout l'Univers. La base de son système repose sur huit trigrammes (bagua), qui sont autant de symboles cosmologiques (Terre, Ciel, Eau, Feu…). Chacun est composé d'une combinaison de trois lignes superposées soit pleines, soit brisées. La combinaison de deux trigrammes donne soixante-quatre variantes d'hexagrammes. Tous ces hexagrammes sont accompagnés de différents textes et commentaires sibyllins. Les traits qui composent chaque figure (trigramme ou hexagramme) sont soit yin soit yang, et sont déterminés par le jet de carapaces de tortue, de baguettes d'achillée, de pièces ou d'autres objets, ici de souliers. La transition d'un hexagramme à un autre représente l'évolution d'une situation. C'est ce qu'on entend par mutation. Une fois yin, une fois yang, c'est là le tao. " Cette formule peut donc tout aussi bien se lire : "Un côté yin, un côté yang, c'est là le tao." L'alternance du yin et du yang est oscillation entre un repos dans l'invisible et une vitalité mouvante. Sans entrer dans les détails d'une pensée et d'une anthropologie érudites, le yin est principe d'altérité, de différence, de discontinuité et de contraction, le yang est principe d'unicité, d'identité, de continuité et d'expansion. Le yang commence, le yin parachève la complétude.


La colonne Huabiao

La plupart du temps en pierre, et décorées d'un dragon, symbole de l'empereur, ces colonnes remontent à l'Antiquité et décorent l'abord de certains édifices monumentaux : palais, tombeaux, murs d'enceinte, ponts... Leur partie transversale, près du sommet, figure un nuage. Leur origine remonte à l'antiquité, au moins à deux mille ans.


La tortue

La tortue est depuis la plus Haute Antiquité un animal magique, de par sa forme, à la fois carrée, quand on la regarde de dessous, et ronde, quand on la regarde de dessus. Le carré symbolisant la terre, et le rond le ciel, la tortue est considérée comme un animal intermédiaire entre le monde des hommes et le monde céleste - d'où son utilisation dans les rituels de divination dès la dynastie Shang (XVe-XIe siècles av. J.-C.). Mais l'animal représente aussi un modèle de longévité : modèle à imiter (la célèbre respiration de la tortue) dans les exercices de longue vie de type qigong, et symbole omniprésent d'immortalité, que ce soit en reproduction de pierre ou de bronze dans les palais impériaux, ou soutenant des stèles gravées d'inscriptions funéraires sur les tombes impériales.

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