Ye Yan / La Nuit du banquet
Scènes et intermèdes
par Laurent Feneyrou
Profondément attaché à la musique de sa province
natale, le Sichuan, à son climat gris et humide, à son
air froid et brumeux, à ses atmosphères empreintes de
sorcellerie et de tristesse, Guo Wenjing recherche la force intérieure
de l'être. Son oeuvre ne participe pas d'une culture élitiste
du vide, de la quiétude ou du raffinement calligraphique, mais
des cris de bateliers et de paysans du Sud de la Chine, et des rythmes
des percussionnistes dans les rituels populaires.
Les musiques rurales éclosent significativement dans She
Huo (1991), partition aux turbulences vives et optimistes, où
un ensemble occidental est accompagné par différentes
percussions empruntées aux opéras de Pékin et
du Sichuan. Le Village du louveteau (1993-1994) et la suite
de concert qui en découle (1994-1997) participent des mêmes
préoccupations, associées ici au surnaturel des contes
populaires, à la tourmente sociale, à la cruauté
et à la peur de l'allégorie politique du Journal
d'un fou de Lu Xun. Guo Wenjing refuse de se limiter à
la vision occidentale de la musique chinoise. A travers l'opéra
traditionnel, celui qui ignore le genre européen, l'oeuvre
se concentre principalement sur une langue et des formes orientales.
Souffle, yin et yang, les cinq agents, les neuf territoires - Guo
Wenjing se réfère aux catégories séculaires
de la pensée chinoise. Inscriptions on Bone (1996) traduit
l'équilibre classique des "Quatre Colonnes" et repose sur un
ex-trait des Traités du Huainanzi. Dans la scène
I de Ye Yan, la concubine Hongzhu interroge les oracles à l'aide
d'une paire de souliers, et, par l'omniprésence du yin, annonce
le désastre. Selon la sagesse chinoise, le souffle et le rythme
sont deux notions indissociables. Tao, yin et yang suscitent l'ordre
au sein duquel le sentiment du rythme permet de concevoir les rapports
des Temps, des Espaces et des Nombres. Dans la littérature,
ce rythme, qui lie le discours et autorise la compréhension,
a les mêmes fonctions que remplit ailleurs la syntaxe. Ses éléments,
isolés, intangibles et souvent peu nombreux, constituent la
forme à l'intérieur de laquelle chaque accentuation
musicale divise la mesure en temps de yin et temps de yang. Ces temps
ne s'opposent pas, mais alternent rythmiquement et géométriquement.
La structure de Ye Yan incarne cette alternance.
Les scènes dans la demeure de Han Xizai suivent le cours du
soleil, du soir jusqu'au lendemain matin, quand les intermèdes
dans le palais de Li Yu relient librement les scènes entre
elles : ils commencent avant la nuit du banquet, par l'envoi des peintres
Gu Hongzhong et Zhou Wenju, et s'achèvent bien plus tard, alors
que l'empire des Song a vaincu, que Han Xizai n'est plus et que Li
Yu va mourir empoisonné. Han Xizai, homme d'Etat d'une intelligence
politique rare et poète talentueux, rend lisibles dans l'opéra
les relations intellectuelles avec l'Empereur et la société,
interroge l'idée de patriotisme, et critique les enseignements
de Confucius et de Mencius. Li Yu, piètre empereur et immense
poète, symbolise les contradictions entre l'art et la politique.
Si les deux peintres sont ici traités sur le mode burlesque,
un personnage clef du rouleau peint, l'énigmatique moine, disparaît
du livret de l'opéra.
Mais la principale relation entre le rouleau et l'opéra est
le pipa (voir page 16), qui s'intègre ici organiquement à
la représentation scénique et dont le rôle est
prépondérant, notamment à l'énoncé
de la cellule initiale, au commencement, dans la résonance
des cloches tubulaires, une cellule reprise et transposée tout
au long de l'oeuvre, et dans le solo de la première scène,
à l'entrée de Hongzhu. L'instrument tient toutefois
un rôle plus profond, notamment dans l'évocation de la
guerre (Deuxième intermède). Quand le rouleau peint
ne présente qu'un pipa, des flûtes et des percussions,
les instruments occidentaux de l'opéra imitent parfois les
timbres des instruments chinois : les vents se font sheng dans la
première scène, la harpe, guqin et guzheng,
dans le Troisième intermède. Et le flûtiste se
saisit de la flûte chinoise en bambou dans la scène IV.
L'imitation est un principe d'écriture que Guo Wenjing déploie
entre les instruments et les voix, mais aussi entre instruments, participant
musicalement à l'illusion du banquet et de sa débauche
: un vibrato vocal trouve un écho dans les modulations des
cordes (scène III), les vents se saisissent des oscillations
sonores des cloches tubulaires dans la première scène,
les musiciens de l'ensemble chantent (scène II)
Plus
importantes mêmes que les parties du violon, instrument que
Guo Wenjing associe au XVIIIe siècle, les percussions, abondantes,
poursuivent ici, notamment au début du Deuxième intermède,
l'écriture des trois cymbales chinoises avec mamelon de Drama
(1995) - de la plus grande à la plus petite, du grave à
l'aigu : chuan bo (Opéra du Sichuan), nao bo
et xiao bo (Opéra de Pékin). La préface
de la partition de l'opéra détaille une vingtaine de
modes de jeu : normal, cymbales inversées, perpendiculaires,
frappées avec une baguette sur les bords ou au centre, frottées
en cercle l'une contre l'autre, posées à l'endroit ou
à l'envers.
Ye Yan est un opéra d'un inéluctable et tragique
hiératisme, dont l'épure acquiert une intense expression
dramatique, notamment quand les deux peintres présentent leurs
respects à Han Xizai (scène II) ou quand celui-ci entreprend
de se dévêtir (scène III), alors que la fête
bat son plein. L'oeuvre retrouve une veine constante de la musique
chinoise, son aptitude à raconter des histoires, comme dans
le style Pingtan. Guo Wenjing utilise échelles, gestes,
rythmes, glissandos, accélérations, techniques vocales,
sinon chants issus de la tradition, comme dans l'hymne du début
de la scène II. Le personnage principal de l'opéra,
la basse Han Xizai, chante fréquemment dans une tessiture élevée.
Son écriture en falsetto traduit ses sentiments. Et
dans cette production, le rôle de Li Yu, initialement composé
pour ténor, est transposé à la demande du metteur
en scène Chen Shi-Zheng pour une voix de ténor aigu
de l'Opéra de Pékin, (tenant les rôles de jeunes
hommes, xiaosheng) dont les ornementations et la prononciation
des voyelles s'inscrivent dans l'héritage de techniques chinoises
séculaires.
D'après un entretien avec Guo Wenjing
réalisé à Pékin (mai 2001) par Sheila
Melvin
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