Festival d'Automne à Paris

ROBERT WILSON
AU FESTIVAL D'AUTOMNE À PARIS

Des expériences sensorielles inconnue L'État prosaïque du Texas a donné le jour, en 1941, à Robert Wilson, dit Bob, faiseur de miracles hors pair. On lui doit à l'âge de trente ans l'éblouissante révélation du Regard du sourd, bouleversement copernicien du temps dans l'espace du théâtre, salué par Aragon dans une lettre de réconciliation adressée, à titre posthume, à André Breton. D'abord peintre - il dessine dès l'âge de huit ans - et architecte, c'est dans l'effervescence new-yorkaise d'alors que Wilson forge ses outils dans la performance ; position totalement libre du corps et des objets dans l'espace, sens du toucher et du contact. Son intérêt pour les enfants sourds-muets et autistes lui dicte une esthétique inouïe, basée sur une sorte d'immobilité où ça bouge - en 1972, Ka Moutain Guardenia Terrace et A Letter for Queen Victoria en 1974, par exemple -, qui plonge le spectateur, face à l'étirement de la durée, dans des expériences sensorielles inconnues. Il organise sur un mode symphonique toute la panoplie des arts ; musique, peinture, mimique, danse, maquillages et costumes outrés, aboutissant à un baroque contemporain, voire avant-coureur, par quoi il est infiniment reconnaissable. Il peut aussi s'illustrer, sur un mode minimal, dans des œuvres de théâtre ou d'opéra plus « classiques », toujours signées d'une main neuve. Son œuvre entière est à ce jour foisonnante. Il vit et travaille à Watermill (USA), quand il ne parcourt pas le monde pour l'embellir.

De 1972 à 2013, la présence de Robert Wilson au Festival d'Automne à Paris s'affirme avec constance. Ce ne sont pas moins de vingt-quatre manifestations de son génie singulier qui contribuent à doter la capitale et ses environs du lustre que souhaite Michel Guy, fondateur du Festival. Dès 1972, c'est Ouverture, au musée Galliera. Il y a du sable, des lions empaillés, un tapis de feuilles mortes. On assiste en vingt-quatre heures - Madeleine Renaud sur une chaise ânonnant un récit décousu - à l'immobilité méditative d'un yogi dans la position du lotus, tandis qu'une rose suspendue dans les cintres s'abaisse insensiblement de quelques centimètres jusqu'à toucher enfin le sol. C'est ensuite, aux Variétés, un admirable opéra sur la parole empêchée : A Letter for Queen Victoria. Au premier plan, une fille et un garçon tournent sur eux-mêmes. Neuf personnes psalmodient un texte en miettes. Il y a des mots, mais ils ne disent rien. Ils valent comme sons, à l'instar du vibrato rotatif des violons du quatuor à cordes d'Alan Lloyd s'identifiant à Schubert. Chacun des quatre actes se solde par un hurlement. Ou un balbutiement.

Par quoi tout s'inaugure En 1976 se vérifie haut la main, à l'Opéra Comique, l'affirmation de Robert Wilson selon laquelle « l'apparence de la définition de la temporalité dans l'espace n'est que le produit de l'inattention », grâce au coup d'éclat d'Einstein on the Beach, magnifique lente levée d'images, accompagnées par la stridulation répétitive de la musique de Philip Glass et la danse « marchée » de Lucinda Childs programmée par Andy de Groat. En 1979, voici Edison au Théâtre de Paris, peut-être sa réalisation la plus lisiblement « historique », ne serait-ce qu'à cause de La Fayette, récitant en prologue la déclaration des Droits de l'Homme. L'épilogue évoque le jour où, après la mort d'Edison, afin de lui rendre hommage - le projet est né lors du centième anniversaire de la première ampoule commercialisable - on éteignit la torche de la statue de la Liberté. Entre-temps, en quatre actes d'ombre et de lumière, des créatures aux gestes économes habitent l'extérieur d'une maison blanche la nuit ; un laboratoire obscur ; le foyer de l'Opéra de Paris à l'instant où on l'éclaire à l'électricité ; l'extérieur de la même maison blanche vu sous un autre angle, un jour clair... éloge de l'illumination et souvenir d'enfance des États-Unis, Edison désigne encore le meurtre initial par quoi tout s'inaugure.
C'est au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis que Robert Wilson propose, en 1982, Goldenen Fenster (les Fenêtres d'or), qui est « un organisme vivant composé de textes, sons, images, mouvements, déplacements, grimaces... ». De ce conte de fées américain il reste l'image d'une étroite maison noire juchée sur une colline. En trois actes, A, B, C, elle va errer de droite à gauche, du crépuscule à l'aube via minuit. On note un thème de L'Opéra de quat'sous, des citations visuelles du Cabinet du docteur Caligari, les traits et les gestes de Louise Brooks dans Lulu, soit une sorte de catalogue de hantises expressionnistes.

  • Robert Wilson, Ouverture (Madeleine Renaud) Musée Galliera, Festival d'Automne à Paris 1972 © Daniel Cande


  • Robert Wilson, Alcestis MC93 Bobigny, Festival d'Automne 1986 © Marc Enguérand

L'amour plus fort que la mort En 1984 c'est, au Théâtre des Champs-élysées, Medea, opéra de Gavin Bryars. On y retrouve la figure entêtante de la mère meurtrière. L'année d'avant, au Théâtre de la Ville, avec The CIVILS warS : A Tree is Measured When it's Down, on a eu droit à un éblouissant chapitre d'un grand œuvre sur le cerveau reptilien de l'humanité, qui n'a pu être mené à terme, faute de l'accompagnement financier nécessaire du côté étasunien. En 1986, à la MC93 de Bobigny, Alcestis, d'après Euripide, avec un prologue de Heiner Müller, permet à Robert Wilson d'imaginer, à partir du mythe platonicien de l'amour plus fort que la mort, un univers des enfers d'une incomparable poésie médiumnique. En 1990, The Black Rider, comédie musicale diabolique sur une musique de Tom Waits, livret de William Burroughs, a lieu au Théâtre du Châtelet. Du 6 novembre 1991 au 27 janvier 1992, on mesure, au Centre de création industrielle (CCI) du Centre Georges Pompidou, sous le titre Mr. Bojangles' Memory Og Son of Fire, la créativité protéiforme de l'artiste, excellant aussi bien dans l'installation de murs vidéo que dans la conception de meubles, l'élaboration de sculptures et de dessins ainsi que dans des interventions en tout genre, autour de la rencontre improbable d'un danseur de claquettes noir de Harlem avec un homme des cavernes de l'âge du feu !
En 1992, le Théâtre de Gennevilliers accueille Doctor Faustus Lights the Lights, d'après Gertrude Stein, comédie musicale sombre qui passe le mythe faustien au crible de la désillusion contemporaine. La même année, rebelote avec Einstein on the Beach, à la MC93 de Bobigny, qui abritera successivement, de 1994 à 1997, Une Femme douce, d'après Dostoïesvki, où la partition verbale, dévolue à deux figures, dont celle d'un enfant de onze ans, se met en mouvement vers le suicide inéluctable ; Hamlet, a Monologue, où Wilson in person joue tous les protagonistes dans une mise à distance de soi dont il n'est pas d'exemple connu ; la Maladie de la mort, enfin, montée à deux ans d'intervalle, avec Michel Piccoli dans le rôle de celui qui paie une femme (Lucinda Childs) pour coucher avec elle et ne le peut, car au fond il ne désire que les hommes... Il revient en 2006, à l'Odéon-Théâtre de l'Europe, avec, en langue française, Quartett, féroce variation sur les Liaisons dangereuses conçue par son ami Heiner Müller. Au Théâtre de la Ville se succèdent, en 2009 et 2011, deux pro- ductions du Berliner Ensemble : L'Opéra de quat' sous, de Brecht et Weill, qu'il pousse à la plus extrême stylisation formelle, et Lulu, musique de Lou Reed, qui rend l'histoire de la femme-enfant fatale à son abîme mortifère dans une débauche de sophistication maîtrisée.
La saison 2013 au Festival d'Automne à Paris a tout d'une apothéose. Le Théâtre de la Ville affiche la dernière création de Robert Wilson, The Old Woman (la Vieille), de l'auteur russe Daniil Kharms (1905-1942), désespéré à l'humeur sardonique, mort en asile psychiatrique à trente-six ans. Les interprètes en sont Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe. Toujours au Théâtre de la Ville, c'est Peter Pan, interprétation sublimement onirique, voire par éclairs cauchemardesque, du conte fameux de James Matthew Barrie, tandis que le Théâtre du Châtelet reprend Einstein on the Beach. Enfin, le Louvre ouvre ses portes au plasticien, en liberté au beau milieu d'une assemblée de chefs-d'œuvre dûment estampillés.

Jean-Pierre Léonardini


  • Programme de salle Einstein On The Beach, Opéra Comique, Festival d'Automne à Paris 1976

  • Robert Wilson, Une Femme douce MC93 Bobigny, Festival d'Automne à Paris 1994 © Marc Enguérand

  • Robert Wilson, Lulu Théâtre de la Ville, Festival d'Automne à Paris 2011 © Lesley Leslie-Spinks

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