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Jeune public

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Portrait Boris Charmatz

Danseur, chorégraphe, mais aussi créateur de projets expérimentaux comme l’école éphémère Bocal, le Musée de la danse ou [terrain], institution future sans murs ni toit, Boris Charmatz soumet la danse à des contraintes qui redéfinissent le champ de ses possibilités. Ce Portrait, qui s’ouvre avec La Ruée, dernier événement proposé par le Musée de la danse à Rennes en 2018, parcourt toutes les strates de sa création, depuis le duo inaugural À bras-le-corps (1993) jusqu’au foisonnement de 10000 gestes : l’interprétation, comme boléro 2 / étrangler le temps avec Emmanuelle Huynh, l’occupation de l’espace vertical avec Aatt enen tionon, les événements reflétant l’histoire comme La Ruée, 20 danseurs pour le XXe siècle et plus encore, la place de la parole avec La Fabrique au CND, et les projets monumentaux et participatifs comme La Ronde et Happening Tempête au Grand Palais. Du plus petit au plus grand, du plus organique au plus conceptuel, un Portrait pour parcourir la prolifération de formes d’un artiste qui a fait de la danse un véhicule d’états, d’idées : un terrain de jeu en constante expansion.

Le Festival d’Automne à Paris soutient votre travail depuis presque vingt-cinq ans maintenant, au gré de projets parfois exigeants, radicaux. Est-ce que le Portrait qui vous est consacré est l’occasion de faire le point sur les moments importants de votre œuvre chorégraphique ?

Le Festival d’Automne à Paris représente pour moi un soutien au long cours – sans lequel beaucoup de projets n’auraient sans doute pas été possibles. Quasiment toutes mes pièces ont été coproduites et présentées au Festival, grâce, entre autres, à la fidélité de Marie Collin. Surtout, le Festival a accompagné des moments de bascule, de discontinuité dans mon travail. La diversité de mes projets a toujours été encouragée, du plus infime au plus gigantesque ; le fait que je ne fasse pas une pièce par an, le fait que je puisse faire une pièce pour le plateau et revenir avec une pièce pour un seul spectateur… comme héâtre-élévision, qui a été montrée dans les sous-sols du Centre Pompidou. Le Festival m’a donné les conditions pour créer.
Au-delà de la production, il y a un esprit et une histoire au Festival d’Automne à Paris. C’est là que j’ai rencontré Barychnikov, ou que j’ai pu entendre des concerts de musique contemporaine qui m’ont inspiré lorsque j’ai commencé à élaborer le projet herses, autour de la musique de Lachenmann. C’est comme ça que j’ai découvert Galina Oustvolskaïa dont nous avons chanté la musique dans héâtre-élévision et dans Quintette cercle. Le Festival a été pour moi un lieu de travail, de découvertes, de rencontres avec d’autres artistes, d’affinités chorégraphiques, musicales, plastiques… Après, je ne voudrais pas faire croire que je suis un « enfant du Festival d’Automne à Paris ». Je suis aussi un enfant de la décentralisation : j’ai découvert beaucoup de spectacles et d’œuvres marquantes dans ce qu’on appelait alors « la province », à Grenoble, à Lyon… Mon trajet personnel correspond également à la revendication, à partir des années 1990, du statut d’artiste pour les chorégraphes et danseurs. Au sein du Festival, cette place était possible.

Comment se dessine un « Portrait », entre désir de remontrer des pièces qui n’ont pas été vues depuis longtemps, et de se situer au présent ?
J’ai fait le choix d’être assez peu rétrospectif. J’ai passé dix ans à Rennes avec le Musée de la danse, et j’ai depuis fondé l’association [terrain] dans les Hauts-de-France. Le Musée de la danse continue à infuser dans certains des projets qui seront présentés, mais ce n’est pas le point focal. Cela dit, le point de départ de ce Portrait a été de refaire La Ruée – dernier projet du Musée de la danse – à la MC93. Assez rapidement aussi, nous nous sommes dit qu’il fallait terminer ce Portrait au Grand Palais. Cela nous a donné un point de départ et un point d’arrivée. Après, il fallait construire le trajet entre ces deux points – les lignes de fractures, de convergence. L’ensemble s’est inventé peu à peu, en rapport avec les lieux partenaires, leurs désirs, et les nôtres. Mon œuvre chorégraphique n’est pas absente, mais la Rmn – Grand Palais, dans le cadre du Festival, m'a offert la possibilité de travailler sur un grand format, un peu fou, La Ronde, suivie d’un Happening Tempête qui, le temps d’un week-end, clôturera la programmation du Grand Palais avant quatre années de travaux de rénovation. Dans la Nef du Grand Palais, on peut exposer l’architecture vide, traiter l’espace par la masse, la foule ; mais on peut aussi ciseler cet espace avec une forme proche du joyau : une attention délicate portée à la singularité des corps. Ce mélange de spectacles et d’événements participatifs et performatifs fait plus sens pour moi que de montrer seulement une série de pièces pour le plateau. C’est davantage en adéquation avec ce que je voudrais que mon travail soit aujourd’hui. Le Portrait est le reflet de ces couches entremêlées – entre l’interprétation, le travail de composition, et l’invention d’un autre type d’institution, résolument inscrite dans l’espace public. Le Festival est certes un lieu de monstration, mais pour moi, cela va être un atelier permanent pendant plusieurs mois ! Avec ce Portrait, je voudrais brouiller les frontières entre les corps et entre les projets : entre amateurs, professionnels, acteurs, spectateurs, enfants, adultes, dedans et dehors… C’est cette circulation qui donnera sa cohérence à l’ensemble.

Propos recueillis par Gilles Amalvi