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Merce Cunningham © James Klosty

Portrait Merce Cunningham

Pour sa première édition en 1972, le Festival d’Automne à Paris accueillait un event de Merce Cunningham, inaugurant une longue histoire commune – jusqu’en 2009 et Nearly 90, dernière pièce du chorégraphe américain. Michel Guy, fondateur du Festival, a été l’un des plus fervents soutiens de cette nouvelle forme de danse, alors méconnue et mal comprise, permettant la diffusion et la reconnaissance de Cunningham en France. Pour les cent ans de sa naissance, le Festival d’Automne pose quelques jalons d’une histoire de plus d’un demi-siècle, en rendant hommage à celui qui a changé le cours de la danse au vingtième siècle, la faisant entrer de plain-pied dans la modernité par un dialogue fécond avec la musique, les arts plastiques et le cinéma.
À l’évocation du nom de Merce Cunningham, on pense d’abord abstraction, collaborations artistiques, on visualise les académiques, leurs variations de couleurs et de formes ; on se représente les constructions spatiales semblables à des toiles abstraites, la virtuosité et la fluidité de l’exécution, les courants entrecroisés de corps, les flux de mouvements traversant la scène ; on songe également à l’utilisation des technologies numériques de modélisation du mouvement vers la fin de sa vie, alors qu’il ne pouvait plus danser lui-même, à l’extraordinaire variété de sa palette chorégraphique. Mais en laissant revenir ces images, il ne faudrait pas laisser de côté la part expérimentale de celui qui a bouleversé les codes de son art, en le débarrassant de son folklore narratif et de sa théâtralité : les events, l’usage du hasard, les collaborations avec toute l’avant-garde artistique de son époque, Marcel Duchamp, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Andy Warhol, La Monte Young ; un élargissement du périmètre de la danse fondé sur une exigence de liberté et de radicalité – soutenue par la personnalité de John Cage, qui fut son compagnon, son directeur musical et son plus proche collaborateur.
Aborder Cunningham dans toute la diversité de sa production nécessite de dépasser l’aspect purement formel de sa danse – pour prendre en compte la cohérence d’une œuvre ancrée sur une théorie extrêmement précise de l’espace, du temps, et de la place du corps dans l’histoire de l’art moderne. En effet, Cunningham a écrit de la danse – plus de deux cents pièces entre 1942 et 2009 – mais il a aussi écrit sur la danse, formalisant très tôt les grands principes qui allaient structurer son œuvre. Danseur exceptionnel, c’est à partir de son propre corps qu’il a cherché à repenser les possibilités du mouvement humain pour ensuite les étendre aux danseurs de sa compagnie. Lorsqu’il quitte la compagnie de Martha Graham en 1939 pour créer ses premières pièces, il pose d’emblée les bases de ce qui restera une constante dans sa manière d’approcher la chorégraphie : le refus de l’intentionnalité, de la psychologisation du mouvement, ainsi qu’un nouage entièrement neuf de l’espace et du temps. Afin de défaire le carcan de la scène traditionnelle fondée sur la perspective, il l’ouvre à toutes les combinatoires, libérant la composition par un éclatement de la perception, et une mise à égalité de chaque corps présent au regard. De ce point de vue, l’usage du hasard – qui concerne tous les paramètres de la composition – doit être compris comme une volonté farouche de ne rien laisser aux fluctuations de l’ego de l’artiste, pour mieux se concentrer sur les qualités du médium lui-même : le mouvement, sa matérialité et l’infinité de ses agencements.
Devant la profusion et la variété des expériences créées par Cunningham – pour et à partir de la danse – son héritage est aujourd’hui tiraillé entre différentes tendances, parfois antagonistes : ceux qui voient chez lui la naissance de la danse contemporaine en tant que souci du geste, de la composition rigoureuse, et ceux qui retiennent avant tout l’expérimentateur, qui, avec John Cage, pose les bases conceptuelles de la danse post-moderne. Il y a le Cunningham créateur de nouvelles manières de bouger, d’envisager le rapport entre les membres, la colonne vertébrale et la tête. Il y a le Cunningham de la rupture, utilisant l’improvisation et le hasard pour décloisonner les disciplines. Mais fidèle au principe de « non-séparation » du zen qui guidait son travail, ces différentes facettes cohabitent tout au long de ses soixante années de création, qui le voient renouveler sans cesse son esthétique et ses collaborations.
Cunningham lui-même était conscient de l’ambivalence de son héritage. Comme le raconte Yvonne Rainer, qui a été son élève avant de fonder la danse post-moderne avec d’autres membres de sa compagnie – Steve Paxton, Trisha Brown ou Lucinda Childs –, Cunningham considérait les membres du Judson Church davantage comme « les enfants de John » que comme les siens. Cunningham est à la croisée des chemins. Comme Marcel Duchamp, comme John Cage, comme tous ces artistes qui, par leur volonté, leur détermination, ont changé le cours de l’art au XXe siècle, la danse ne sera plus jamais la même après lui. Cet hommage est ainsi l’occasion d’apercevoir un panorama de tous ces Merce Cunningham, revus et réinterprétés par une multitude d’artistes et d’institutions.

Ce Portrait est dédié à la mémoire de Bénédicte Pesle (1927-2018) qui a fait découvrir Merce Cunningham et l’a accompagné tout au long de sa vie.
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Le Portrait Merce Cunningham est présenté avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings.
En partenariat avec France Inter et ARTE
Avec le soutien de Judith Pisar