Atelier du lendemain 2024 I Alice Laloy, Le Ring de Katharsy

L’Atelier du lendemain permet une expérience unique : après avoir assisté à un spectacle, les élèves d’une classe se réunissent – souvent le lendemain même – sur les lieux de la représentation pour imaginer une façon de transmettre aux artistes les traces que leur a laissées leur œuvre. Ce vendredi 13 décembre 2024 a l’allure d’un jour de chance pour les élèves du lycée Maurice Utrillo de Stains qui – la veille – ont été bluffés par la pièce d’Alice Laloy, Le Ring de Katharsy, présentée au T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National. C’est là, dans une salle de répétition, que 29 élèves de première et terminale spécialité théâtre se retrouvent de bon matin. Ils et elles seront rejoints à midi par la metteuse en scène.  

 

 

Le premier exercice d’échauffement leur permet de porter une attention particulière au partage de l’espace. Partant du bord, tous·tes doivent avancer en essayant d’occuper le plateau le plus harmonieusement possible, avant de se déplacer en conservant cette disposition. Ils doivent également trouver une neutralité corporelle : « Notre corps ne dit rien, de sorte que quand on veut qu’il dise quelque chose, cela va être immédiatement lisible » explique Jean-Noël Bruguière. Consigne supplémentaire : essayer de lancer le mouvement collectif sans top départ. Dès ce premier temps, les médiateur·ices favorisent la cohésion et la réceptivité du groupe.

 

Commence ensuite un travail sur le spectacle et les impressions et souvenirs que les élèves en gardent, transformés en une série de mots. Au fil des exercices, se tisse un jeu d’échos entre ressentis individuels et expression collective, où se dessinent peu à peu des enjeux de représentation, d’intelligibilité et d’adresse. Les élèves vont par exemple former des petits groupes, où elles et ils s’accordent sur un mot et le disent en chœur : game over / fight / tomber / contrôle / bug. À ces mots, qui bientôt en appellent d’autres, on associe ensuite des gestes. Florence Chantriaux oriente le travail de sorte que chacun·e ait à l’esprit qu’il va performer pour un public, ce qui suppose de travailler sa posture, son positionnement, le volume de sa voix, le rythme et la lisibilité de ses gestes pour faire passer une émotion, une idée, une intention. Dans une grande concentration, chaque groupe montre le résultat de son travail aux autres. « Tout ce qu’on a fait, on le garde tel quel, avec cette précision, cette énergie et cette fraîcheur », suggère la médiatrice. 

 

La prochaine étape tourne autour du jeu « pierre, feuille, ciseau » pratiqué en binôme. L’exercice consiste à transposer corporellement sa défaite ou sa victoire puis à monter en puissance au fil des parties, jusqu’à exploser dans sa manière d’exprimer corporellement la joie ou la déception, en tenant l’image au moins 3 secondes, en silence. Par groupes de 4 ou 5, les élèves vont ensuite établir une liste de ce qu’évoque le spectacle pour eux, chaque phrase débutant par « ça parle de » : contrôle mental, de déshumanisation, de jeu, des grandes entreprises, de rébellion, de surconsommation, de l’esprit combatif, de la difficulté de se contrôler, de la psychologie autour des jeux vidéo, du capitalisme, etc. Bientôt, chaque groupe teste cette petite forme en prenant soin de ne pas trop lire son texte mais de le projeter. Après avoir proposé un dernier exercice aux élèves, Florence Chantriaux détermine avec eux l’ordre des « tableaux » travaillés dans la matinée, qu’ils et elles vont dérouler pour la transmission : « C’est votre moment, profitez-en ! »

 

Le temps a manqué pour un filage mais les élèves se souviennent bien des courtes formes travaillées durant ces 3 heures. « Ce qui nous préoccupe, précise Jean-Noël Bruguière, ce n’est pas d’être à un haut niveau de technicité mais à un haut niveau d’implication, avec une parole qui est vraiment ressentie et portée par chaque personne. Cela leur fait comprendre qu’être spectateur·ice, ce n’est pas simplement consommer des images ou un contenu mais aussi se laisser envahir par quelque chose qui déclenche la réflexion et que tout le monde est en capacité de faire ce travail ».

La transmission en est la démonstration éclatante, devant Alice Laloy et une partie de l’équipe artistique, qui ont pris place sur les gradins. Régulièrement, la metteuse en scène opine de la tête et sourit. Pour conclure, chaque élève lit un mot qu’il a écrit sur un papier déposé dans une petite boîte. Plus que la traduction de leur seul ressenti, ces quelques lignes prennent la forme d’analyses du spectacle. Débordant ce qui est écrit, ils et elles développent leur point de vue avec un allant qui touche les artistes, comme le comédien Antoine Mermet : « Vous êtes très émouvant·es et vous avez des présences et des qualités de corps incroyables. » Avant un temps d’échange avec les élèves, curieux de la constitution de l’équipe, des inspirations et des étapes de l’écriture comme des différents enjeux de la mise en scène, Alice Laloy revient sur leur transmission : « C’est un très beau cadeau, un moment un peu suspendu. Au quotidien, on travaille le détail du spectacle pour qu’il soit toujours plus précis et rythmé mais on ne revient pas forcément sur les sujets qu’il évoque, sur ce qu’il brasse comme angoisses ou névroses sociétales. Vous entendre renommer toutes ces choses donne beaucoup de sens à ce qu’on fait ».