Hugues Dufourt / Johannes Brahms / Ludwig van Beethoven An Schwager Kronos / Erkönig...

[Musique] « Mon retour au pari pianistique est un travail de réappropriation de ses matrices. Pas de recyclage d’un style usé, façon post-moderne, mais un examen renouvelé de ce qui a fait la vitalité de l’innovation pianistique au XIXe siècle. Le piano du XXe siècle est un mélange de percussion et de combinatoire : il représente une formule qui a atteint ses limites. Je ne prétends pas restaurer le piano romantique, ce qui serait une absurdité, mais je voudrais au moins comprendre intimement, en les réeffectuant et en les transposant, les démarches novatrices des inventeurs du piano du siècle dernier. J’ajoute que le piano m’oblige à radicaliser mon langage harmonique. » Ainsi Hugues Dufourt expliquait-il en 1997 à Pierre-Albert Castanet, lors d’un entretien croisé avec George Benjamin, le désir qui l’a poussé, en 1994, plus de vingt-cinq ans après son unique composition pour le piano (son opus 1), à revenir à cet instrument. À l’époque, An Schwager Kronos se présentait comme la première des quatre étapes d’une vaste entreprise de « réappropriation » du piano romantique, consacrée plus particulièrement aux Lieder de Schubert et Goethe, dont Erlkönig vient aujourd’hui marquer l’aboutissement. Pionnier de la musique spectrale et électroacoustique, Hugues Dufourt, partant du constat que « les avant-gardes ont vécu et que leur projet s’est édulcoré », convaincu que « le véritable style assume les conflits », cherche ici à s’élever au-dessus de toutes « propensions à la stylistique ». Envisageant le lied comme un chant d’expérience, dont la dimension fantastique traduit l’aspiration à transcender l’inexorabilité du temps (Chronos, ce « postillon sinistre » dépeint par Goethe), le compositeur en use comme d’un générateur moderne de réminiscences qui relieraient le XIXe au XXIe siècle. Après An Schwager Kronos, puis Meeresstille et Rastlose Liebe (1997), son Roi des Aulnes, dont les vastes proportions viennent équilibrer l’ensemble du cycle, apporte la synthèse de cette démarche. Également au programme, interprétées par François-Frédéric Guy, deux sonates (la Troisième Sonate de Brahms et la Hammerklavier de Beethoven) permettent de souligner les racines romantiques du piano de Dufourt, mais surtout de mettre en perspective la force de son actualité.