Morton Feldman Neither

[Musique] Opéra en un acte pour soprano et orchestre, Neither fut composé en 1976-1977, à la demande de l’Opéra de Rome. L’ouvrage est à l’origine de la première rencontre entre le compositeur Morton Feldman et Samuel Beckett : rencontre comique, sinon cosmique, dans un théâtre berlinois, de deux artistes des limites qu’unissait, entre maintes autres choses, une même aversion pour le genre opéra. Œuvre mythique, neither est ainsi, avant tout, une œuvre limite. Le « livret » de Beckett, un monologue de seize lignes, s’aventure aux confins de la narration – « de long en large dans l’ombre depuis l’ombre intérieure jusqu’à l’ombre extérieure / depuis le soi impénétrable jusqu’au non-soi impénétrable en passant par ni l’un ni l’autre » ; la musique de Feldman, qui se cantonne aux registres aigus, à la frontière du silence, est un tissage de cellules répétitives, nappes orchestrales d’une lenteur extrême sur lesquelles vient de temps à autre glisser la soprano, comme pour unifier les fils d’une dramaturgie invisible, impossible. Le résultat est à l’image du titre de l’ouvrage, tout à la fois radical et bancal : produisant l’efet d’une révélation toujours diférée, neither semble opérer un processus de dilution du temps qui fait écho à ce « temps aboli » dont parlait Beckett au sujet de Proust… Cette œuvre magique et magistrale devait inaugurer un compagnonnage fécond entre l’écrivain et le musicien, qui allait donner lieu à des partitions telles que Words and Music (1985-86) ou For Samuel Beckett, dernière pièce achevée de Morton Feldman – qui, à sa mort en 1987, travaillait à une musique de scène pour le Cascando de son aîné.