Arthur Nauzyciel Ordet

[Théâtre]

Le questionnement sur la Parole, s’il innerve toute entreprise théâtrale, acquiert dans le parcours du metteur en scène Arthur Nauzyciel une dimension intime qui l’a rapidement mené hors des sphères théâtrales françaises. Ce stimulant besoin d’exil, que l’actuel directeur du CDN d’Orléans envisage comme un « déplacement physique et mental », a fait de lui l’invité régulier des théâtres américains. En livrant la première mise en scène française d’Ordet, fable métaphysique du poète et pasteur danois Kaj Munk, Arthur Nauzyciel propose une œuvre matricielle vers laquelle converge son travail depuis 1999. Écrite en 1925, popularisée par l’adaptation cinématographique de Carl Theodor Dreyer, Ordet sonde l’angoisse abyssale de l’homme face à l’existence. Traduite pour l’occasion par la romancière Marie Darieussecq, début de sa collaboration artistique avec Arthur Nauzyciel, cette Parole se déploie entre deux communautés religieuses opposées dans leur foi. Les deux familles sont confrontées à la mort, puis à la résurrection d’Inger – miracle provoqué par la seule force des mots d’un fils que tous prenaient pour fou. En soumettant la diction à un ralenti fantasmatique, Arthur Nauzyciel affranchit Ordet du contexte sociopolitique pour situer définitivement la pièce sur le terrain du spirituel. Des paysages scandinaves ne subsiste qu’une image onirique en clair-obscur portée par l’épure géométrique de la scénographie d’Éric Vigner. Dans ce huis clos carcéral et réfrigérant, les mots s’incarnent dans des figures hiératiques, résolument tendues entre forces archaïques de vie et de mort. Ces forces qui font que l’homme continue de vivre avec l’idée du néant, celles qui, envers et contre tout, maintiennent les sociétés debout, celles aussi qui font du théâtre l’espace étrange de possibles résurrections.