Gary Hill / Edgard Varèse Edgard Varèse 360°

[Musique]

En regard des nouvelles grammaires et méthodes de composition qui se développèrent au début du XXe siècle, la leçon de Varèse constitue assurément l’autre voie de la modernité, non celle des systèmes mais celle du son. L’emprunteront à sa suite Feldman, Xenakis, Nono ou Dufourt. Né à Paris, en 1883, attaché à la Bourgogne où il passe son enfance, Varèse incarne d’abord la culture de la vieille Europe : ami de Picasso et de Satie, il est aussi proche de Busoni et de Debussy, à qui il fait connaître l’œuvre de Schoenberg, s’établit à Berlin, revient à Paris, y rencontre Lénine, puis Trotski… Dès 1913, Apollinaire lui consacre des mots flatteurs dans Le Mercure de France. Mais en décembre 1915, Varèse répond à une invitation à se rendre aux États-Unis, où il dirige et compose, en une quinzaine d’années, l’essentiel de son œuvre, avant de sillonner, à la fin des années 1930, les villes du Sud et de l’Ouest. Il reviendra en France, en 1954, pour la création de Déserts, qui provoque un scandale retentissant, et mourra à New York, en 1965. S’il fréquente alchimistes, minéralogistes, architectes, philosophes, physiciens et chercheurs en acoustique, il compose, ou envisage de le faire, sur des textes du Popol Vuh, d’Artaud, de Michaux ou d’Anaïs Nin, qui le décrivait ainsi, en 1940 : « Lorsqu’il vous emmène dans son studio par l’étroit escalier à vis, c’est une grotte de sons, de gongs, et la musique semble composée de fragments de musique coupés et recollés comme pour un montage. Il est satirique, moqueur, fougueux, comme un volcan en éruption. Sa puissance convient à l’échelle du monde moderne. Lui seul peut jouer une musique qui s’entende au-dessus du bruit des voitures, des machines, des usines. » En une douzaine d’œuvres “d’une incroyable ténacité” (selon Morton Feldman), et dont l’ensemble dure moins que celle de Webern dont on loua pourtant la brièveté, Varèse révolutionna la musique, la fit incantation, traversée de déflagrations, de motifs percussifs et d’interpolations électroniques, d’une dureté cristalline, puissants mouvements de plans, de blocs et de volumes. Virulentes et subversives, les valeurs qui s’y expriment sont celles que son époque, nationaliste, élitiste, belliciste et encore rurale, ne pouvait accepter, mais avec lesquelles nous vivons désormais : la ville, le cosmopolitisme, l’industrialisation, la démocratie de masse…
Suivant les suggestions de Varèse, ouvert au dialogue avec l’image, aux expérimentations audacieuses et à la technologie, Gary Hill (né à Santa Monica en 1951) conçoit les deux concerts de cette intégrale comme une œuvre en soi. Ses sculptures et ses bandes antérieures, ses performances et ses installations vidéo, sonores ou non, ont souvent exploré les relations du corps, du mot et du langage, comme la synesthésie et les seuils de perception, aux confins du silence, de l’ombre et de l’absence. Il scrute ici l’essence d’un langage musical, de ses timbres, clusters, phrases et dynamiques, de ce qui le traverse en somme, au-delà de la singularité de chacune des partitions. Sa cosmologie de lumière et d’images générées par ordinateur, mixées, projetées et juxtaposées en temps réel, et que souligne l’organisation de l’espace de Pierre Audi, élève alors le niveau d’interactivité, incluant la salle, l’artiste lui-même, mais aussi les musiciens et les spectateurs, dans un authentique dialogue sur l’être.