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Programme Corée

Ahn Sook-sun / Nam Sang-il / Cho Yong-Su

Sugungga. Le Dit du palais sous les mers

Pansori

Rituel chamanique / Pansori

    DATES ET LIEUX
    • Théâtre des Bouffes du Nord
      21 septembre

    Ceux qui ont assisté à une représentation de pansori n’oublient pas aisément son simple dispositif : un artiste – le plus souvent une femme –, vêtu traditionnellement, à la coréenne, arpentant une large natte qui lui sert de plateau, racontant une histoire ou la chantant d’une voix gutturale, mimant les expressions de ses personnages et dessinant, des mouvements de son éventail, ses paysages et ses horizons ; et un joueur de tambour, assis non loin, l’accompagnant, lui donnant le rythme et l’encourageant, par intervalles, de ses exclamations vocales.
    Pansori : le mot, intraduisible, associe pan, en référence à la place des villages, et sori (bruit), désignant, de manière péjorative, la parole ou le chant de quelqu’un qui, dans la hiérarchie sociale, n’a pas droit au respect.
    Le pansori naît au début du XVIIIe siècle, sinon à la fin du siècle précédent, dans les basses couches de la société – et dans la proximité des chamanes des provinces du Sud-Ouest. Cela explique sa truculence, ainsi que ses tons tour à tour moqueurs et sentimentaux. La Corée, peu avant cette époque, a connu deux invasions (japonaise en 1592, mandchoue en 1637), et sa classe dirigeante, des lettrés confucéens, conservateurs, s’efforce en vain d’éradiquer du petit peuple ses « superstitions ». Des douze pansoris répertoriés au milieu du XIXe siècle, cinq, recueillis ensuite, réécrits et embellis, se chantent encore et sont inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. L’un d’eux, Le Dit du palais sous les mers, met en scène des animaux. La satire sociale s’y laisse deviner : un Roi-Dragon, malade d’avoir trop bu et, pour guérir, est prêt à imposer à ses subordonnés n’importe quel sacrifice ; une Tortue, fonctionnaire loyal et dévoué ; un Lapin, qui ne survit qu’à travers les failles du système.
    De ce pansori, Ahn Sook-sun, née à Namwon, dans la province du Jeolla du Nord, formée auprès des plus grands maîtres, et considérée comme l’une des interprètes exceptionnelles du genre, donne ici une version rare, à deux chanteurs (ipchechang), tantôt solistes, tantôt en duo, renforçant l’intensité du chant et la dimension ludique du récit ; ils sont accompagnés par le gosu, joueur de soribuk, tambour barrique réservé au pansori.

    Pansori, version ipchechang à deux chanteurs
    Ahn Sook-sun, Nam Sang-il, chant
    Cho Yong-su, gosu – percussion

    Coréalisation C.I.C.T. – Théâtre des Bouffes du Nord ; Festival d’Automne à Paris
    Manifestation organisée dans le cadre de l’Année France-Corée 2015-2016 // www.anneefrancecoree.com

    Pays du matin calme, ou du matin frais, dit-on de la Corée, cet archipel aux innombrables îles, situé entre la mer Jaune, face à la Chine, et la Mer de l’Est. Ses paysages de montagne, qui abritent dolmens, temples anciens ou bouddhas sculptés dans la roche, et qui plongent abruptement vers la mer à l’Est, sa flore alpine au Nord et luxuriante au Sud, et ses vallées étroites et profondes à l’Ouest sont pour partie préservés d’une industrialisation vertigineuse.

    À travers quatre artistes, quatre femmes, de générations différentes – Kim Kum-hwa est âgée de 84 ans, Ahn Sook-sun de 66 ans, Unsuk Chin de 53 ans, et Eun-me Ahn de 51 ans (*) –, le Festival d’Automne propose un parcours de la Corée traditionnelle et contemporaine. Toutes ont vécu les mutations politiques, économiques et culturelles de ce pays, passé de la dictature à la démocratie, de la pauvreté à une puissance économique qui, par ses exportations, devance désormais la France, d’une culture traditionnelle à la k-pop, en l’espace de quelques décennies. Toutes portent en elles cette histoire tourmentée.

    De 1905 à 1945, l’occupation japonaise – un protectorat, puis une annexion faite de pillages et d’exactions – provoque des soulèvements et une forte résistance. Après l’indépendance du pays, le désarmement de l’armée japonaise, par l’Union soviétique au Nord et les États-Unis au Sud, annonce la partition du pays, le long du 38e parallèle. En 1945, les États-Unis décident l’installation d’un gouvernement militaire à Séoul. Des élections, dont le principe est adopté par l’ONU en 1947, contre le vote de l’URSS, se tiennent au Sud et conduisent à l’élection de Syngman Rhee à la présidence de la République, laquelle est proclamée en 1948. Les guérillas sont durement réprimées, faisant plusieurs dizaines de milliers de victimes.

    La Guerre de Corée (1950-1953), avec deux millions de morts, s’achève par un retour au statu quo ante bellum. La reconstruction de la Corée du Sud, parmi les plus pauvres pays d’Asie, reçoit une aide américaine sélective, provoquant une corruption endémique, tandis que Syngman Rhee réforme deux fois la constitution pour permettre sa réélection. Mais en 1960, la manipulation des urnes est si évidente qu’elle provoque des manifestations et la démission du président (qui se réfugie à Hawaï). La brève parenthèse démocratique se referme l’année suivante par un coup d’État militaire, amenant au pouvoir le général Park Chung-hee qui instaure une dictature jusqu’à son assassinat en 1979. Les bases du développement économique, parmi les plus rapides de l’ère moderne, sont cependant jetées. Les réparations de guerre, d’importants investissements japonais et le soutien constant des États-Unis, que la Corée appuie pendant la guerre du Vietnam, n’y sont pas étrangers.

    Cette histoire, la chorégraphe Eun-me Ahn la retrace non par des mots, mais à même le corps de ceux qui l’ont vécue, dans trois spectacles présentés au Festival d’Automne. En 2010, pour Dancing Grandmothers, au gré de rencontres dans les provinces de Chungcheong, Jeolla, Gyeongsang et Gangwon, Eun-Me Ahn demande à des femmes âgées de 60 à 90 ans, paysannes pour la plupart, mais aussi pharmaciennes, bouchères ou sans-abris, de danser pour elle. Ces femmes, qui n’avaient jamais appris à le faire, relatent par leurs mouvements simples, par leur corps, l’histoire de leur pays, bien plus concrètement qu’aucun autre récit ou document : la fin de la colonisation japonaise, la guerre civile et la misère. « Chacun de leurs gestes reflétait la rudesse de leurs conditions de vie. Comme si l’on regardait un extrait d’un documentaire qui parlerait à la fois du passé et du sol natal. Les corps ridés de ces grands-mères étaient comme un livre où l’on aurait consigné des vies vécues depuis plus d’un siècle. […] À chaque rencontre avec l’une d’elles, nous regardions l’histoire de la Corée moderne qui s’incarnait dans leur corps, comme si celui-ci était un livre d’histoire de notre pays ».
    Dancing Middle-Aged Men dit aussi l’histoire de la Corée, celle des hommes nés dans les années 1960-1970. Ce sont des ajeossi, terme qui désigne la génération des pères ou des adultes sans attaches. Ils sont nés sur les cendres de la guerre, ont été éduqués, ont participé au développement de l’économie et en ont bénéficié au point que leur statut social s’est beaucoup amélioré – mais ils ont aussi subi une pression constante pour ne pas être relégués et se sont acclimatés à un consumérisme effréné. Ils sont d’une génération qui ne connaît plus ni la variole ni le choléra, et qui vit en moyenne trente ans de plus que ses aînés.
    Avec Dancing Teen Teen, Eun-me Ahn donne à voir le corps éperdument énergique des jeunes générations, à la danse plus spécifique que celle des Anciens, une danse influencée par les médias et les corps puissants des dessins animés, la danse de leurs idoles. Ce corps traduit la dureté actuelle de l’apprentissage : des enfants qui apprennent à écrire dès qu’ils parlent, et qui, sitôt qu’ils savent lire, étudient les biographies d’hommes célèbres érigés en modèles.

    La Corée moderne, avec son urbanisme en expansion et les traces de plus en plus prégnantes d’une technologie partagée avec l’Occident, n’a pas plus éradiqué certaines traditions ancestrales, dont le chamanisme, que les lettrés d’antan. Les chamanes y sont souvent des femmes (mudang), que tolérait jadis la société dominante tant que leur exercice demeurait loin du pouvoir. Pendant des siècles, sollicitées pour résoudre des conflits d’ordre familiaux, les mudang ont ainsi sauvegardé des cultures locales ou régionales, voire celles de la Cour. Leur multiplication, au cours des années 1980, illustre le passage d’une société de lettrés à une société dominée par l’argent, relativisant le déshonneur dont la profession était autrefois l’objet. Si l’introduction du bouddhisme avait marginalisé le chamanisme coréen, et si la Corée du Nord en a interdit les cérémonies, dites « bourgeoises », les pratiques demeurent vivaces en Corée du Sud. Elles sont le fait de mudang issues de toutes les couches de la société et appartenant à toutes les religions établies. Le rite chamanique qu’elles accomplissent comprend, aujourd’hui encore, une partie retraçant les exploits de l’esprit invoqué, dont le genre du pansori pourrait avoir été, à l’origine, une extrapolation. Le pansori rappelle les expressions chamaniques de la province de Jeolla, au Sud-Ouest de la péninsule, qui fut son berceau. Ce récit chanté et parlé, est interprété par un soliste (gwangdae). Un percussionniste (gosu) l’accompagne au tambour et contrôle les rythmes et leurs cycles. Il se montre attentif au souffle et à la respiration du gwangdae.
    La présence du soliste, la précision de ses gestes, l’art du récit et la perfection, la puissance, la palette et le souffle de sa voix, tout concourt à la beauté de cet art saisissant.
    Ainsi noués, les deux arts traditionnels sont présents au Festival d’Automne. Accompagnée de Nam Sang-il, Ahn Sook-sun raconte, au Théâtre des Bouffes du Nord, Sugungga, l’un des cinq pansoris classiques encore pratiqués, quand Kim Kum-hwa, trésor national vivant, ses assistantes et ses musiciens invoquent les esprits au Théâtre de la Ville dans le rite Mansudaetak-gut.
    Mais le chamanisme n’est pas plus étranger à la création musicale. La compositrice Unsuk Chin en a aussi fait l’expérience, en regard du christianisme de son père : « Quand j’étais petite, la tradition chamaniste était encore très présente. Nous habitions près de l’ancien aéroport, non loin de l’église de mon père. Et juste à côté, il y a avait une chamane qui se plaignait sans cesse de voir la croix en ouvrant sa fenêtre. C’étaient des querelles sans fin ». L’envie de quitter le pays, encore soumis à Park Chung-hee à la fin des années 1970, se fit de plus en plus forte, au point de partir étudier en Allemagne, auprès de György Ligeti, dès 1985. C’est donc en Europe que les timbres de la tradition coréenne firent leur retour, dans Akrostichon (1991) par l’usage du sheng (ou saenghwang), l’orgue à bouche sino-coréen, pour un concerto, ou dans des projets empruntant au théâtre de rue coréen (Gougalon).

    Ce sont ces deux Corées du Sud, la traditionnelle et la contemporaine, qui s’opposent moins qu’elles ne s’enrichissent l’une l’autre, que le Festival d’Automne à Paris propose de découvrir.

    Laurent Feneyrou


    * Les noms des deux premières précèdent leurs prénoms, suivant l’usage coréen, tandis que c’est l’inverse pour les deux plus jeunes, qui écrivent selon l’ordre occidental.