Frank Castorf Les Frères Karamazov

[Théâtre]

S’il s’apprête à abandonner la direction de la Volksbühne de Berlin, Frank Castorf demeure, à 65 ans, l’éternel enfant terrible du théâtre allemand. Un statut qu’il doit notamment à ses relectures radicales de l’œuvre de Fédor Dostoïevski. Après Les Démons, L’Idiot, Le Joueur, Humiliés et Offensés ou encore Crime et Châtiment, il s’attaque aujourd’hui à l’ultime roman de celui-ci, Les Frères Karamazov. Ce qui impressionne dans ce spectacle – dernière collaboration de Castorf avec son alter ego, le scénographe Bert Neumann, disparu l’été dernier –, ce n’est pas tant son sens aigu de l’analyse de textes, l’acuité de son regard de lecteur et de metteur en scène, l’agilité avec laquelle il a remodelé cette somme de plus de mille pages, retranchant des passages, y insérant des fragments exogènes (extraits notamment d’Exodus, roman de l’écrivain anarchiste russe contemporain DJ Stalingrad). Ce n’est pas tant la maestria avec laquelle il dirige des comédiens – parmi lesquels Jeanne Balibar – au charisme impressionnant. C’est surtout la façon dont Castorf excelle à s’emparer d’une intrigue – l’histoire de l’assassinat de l’infect Fédor Pavlovitch Karamazov par l’un de ses trois fils, dont chacun représente une manière d’archétype – fortement ancrée dans le contexte de la société russe de 1880 pour en faire un brûlot d’une actualité tranchante. Sans jamais sombrer dans le symbolisme « lourdaud » ou le surcroît de complexité, il parvient, tout au long de ces frénétiques six heures et quinze minutes de spectacle – dont certains moments sont donnés à voir exclusivement en vidéo –, à insuffler aux grandes questions métaphysiques qui y sont en jeu une urgence et une résonance étonnamment actuelles. Avec Castorf, Dostoïevski redevient notre contemporain capital.