Olga Neuwirth  / George Enesco /
Béla Bartók  / Serge Prokofiev 

[Musique]

La fougue du jeune chef ouzbek Aziz Shokhakimov, mise au service d’œuvres qui mettent en scène l’imaginaire national et d’une fresque mahlérienne d’Olga Neuwirth.

La longue pièce orchestrale d’Olga Neuwirth découle d’un rêve : elle aperçoit son grand-père qui se tient dans un pré ensoleillé et lui passe des lieder sur un vieux magnétophone – « écoute-les », dit-il, « ils racontent toute mon histoire, celle d’un marginal qui s’est toujours senti déplacé dans son environnement autrichien ! ». Originaire d’une ville portuaire tantôt vénitienne, tantôt sous influence croate et hongroise, la figure de l’ancêtre est dessinée par des fragments mélodiques évoquant les différentes stations de sa vie, régulièrement interrompus par la sèche scansion d’un tic tac métronomique. Ce flux mahlérien doit être écouté « comme si l’on entendait quelque chose de rêvé, comme si soi-même, l’on rêvait en écoutant ». Cette « réflexion poétique sur l’effacement des souvenirs » thématise ainsi la question de l’identité, jamais stable, saisie à travers l’itinérance, le voyage (« masaot », en hébreu), au sein de ce monde du Danube traversé par Claudio Magris. C’est vers la Mer noire que s’écoule cette musique, écrite par une compositrice qui se sent « libre enfin d’écrire ce qu’elle veut », liberté rapprochée par elle de « l’homme sans qualités » de Musil.
Masaot est éclairé ici par des œuvres qui affirment ou questionnent les identités nationales : la Rhapsodie roumaine nostalgique de George Enesco, le monde archaïque de la Suite scythe de Serge Prokofiev qui fait résonner la « lyre barbare » qu’évoque Alexandre Blok dans son ode sur les Scythes, ou, chez Béla Bartok, la tension entre le surmoi beethovénien, les mélodies du terroir et les chants d’oiseaux qui, dans le mouvement lent du Troisième concerto, disent mieux que l’homme la liberté.