Entretien avec Alberto Cortés – El corazón de Ester 

 

El corazón de Ester (Le cœur d’Ester) est inspiré d’un mystérieux manuscrit du XIXe siècle signé Ester. Qui est Ester ? Quel est le lien entre ce manuscrit et votre spectacle ? 


Alberto Cortés : J’aime la littérature. Elle m’accompagne dans toutes mes créations. Dans mon précédent spectacle, Analfabet, je créais de la fiction à partir des récits qui m’avaient inspiré. Et puis je me suis mis à inventer des sources qui n’existent pas, comme le manuscrit d’Ester, qui m’était indispensable pour créer ce dernier spectacle. Quant à Ester, c’est une étoile, à tous les sens du terme : un astre et une star. Mais une étoile qui s’épuise. Une lumière qui, à force de donner, finit par disparaître. Ester est une dévote de l’amour. L’amour la nourrit, la fait grandir et la consume.

 

Cette fiction est à la fois un récit et une chorégraphie. Comment les mots et le corps s’articulent-ils dans ce spectacle ? 


AC : Pour moi, ce sont deux choses très différentes. Le manuscrit inventé est la source de tout ; mais la pièce que j’élabore à partir de ce récit se déroule sur un tout autre plan. Les textes du manuscrit sont absents de la scène ; ce que le public voit, c’est ce que j’en fais. Le corps entre en jeu dès lors que je me place face aux spectateurs. La parole est performative car la voix et le corps sont liés : la voix entraîne le corps et le corps porte la parole.

 

Ce manuscrit, l’avez-vous écrit, ou avez-vous juste imaginé son existence ? 

 

AC : Les deux. Le spectacle fait référence à certaines parties du manuscrit que j’ai écrites, et qui feront l’objet d’une publication. J’ai inventé les obsessions d’Ester, ce qu’elle répète inlassablement et qui revient sans cesse, les obsessions auxquelles la pièce rend hommage. Et puis j’ai écrit quatre fragments de son journal, quatre textes rédigés selon les codes littéraires du XIXe siècle, ceux de la littérature épistolaire. Ils fonctionnent pour moi comme une référence, ou comme un miroir.

 

Parmi les références littéraires assumées, vous citez Emily Dickinson et les sœurs Brontë. Ce sont les voix qui vous ont accompagné durant le processus de création de ce spectacle ? 

 

AC : Il y a toujours des voix qui m’accompagnent quand je suis en création. Ce ne sont pas toujours les mêmes. Dans Analphabet, c’étaient celles des romantiques allemands. Ici, je suis entouré par des voix de femmes : Emily Dickinson, Simone Weil, María Zambrano, Anne Carson, Chantal Maillard, entre autres. La littérature mystique de Marguerite Porete est également présente. Leur rapport à l’amour passe par le don de soi et la disparition. Elles ont en quelque sorte écrit la pièce avec moi.

 

Est-ce que c’est ce que vous désignez par « transformisme littéraire » ?

 

AC : Dans mes précédents spectacles, j’avais exclusivement travaillé avec des voix masculines, si l’on excepte Anne Carson, qui a toujours été présente. Mais dans El corazón de Ester, je donne corps à des voix de femmes, aux mots de ces femmes, d’où l’idée de transformisme ou de travestissement littéraire. Travestissement par ailleurs très présent dans le spectacle. Je recherche ce lieu intersectionnel qui a conduit à une dislocation du genre. Les mots aussi permettent un déplacement du genre, de l’identité.

 

Vous parlez également de « dévotion queer ». Qu’entendez-vous par là ? 

 

AC : Il y a dans le queer quelque chose qui est de l’ordre du combat et de la dévotion. C’est une lutte empreinte de dévotion, un combat pour la transformation du présent. Il œuvre pour ce qui est à venir. C’est ce que j’appelle la dévotion queer : vivre en lutte, vouloir tout le temps faire bouger les choses. Être queer, c’est vouer sa vie à cela, c’est faire don de soi. C’est un sacrifice constant. Et une forme de foi, de croyance : croire en la transformation, penser que les choses peuvent être améliorées. Quand je pense à la dévotion queer, je pense à tout cela.

 

D’où cette idée d’usure, d’épuisement et de disparition qui traverse le spectacle… 

 

AC : Absolument. C’est un épuisement de l’amour, de l’amour absolu, qui est intimement lié à ma présence sur scène et à mon rapport au public : je me livre corps et âme pour être sauvé. C’est une forme de séduction, une façon de survivre, une planche de salut… mais aussi une prison. Le public est mon amant le plus fidèle. Dans le spectacle, je m’adresse à lui en l’appelant « Mi Lord ». Il est devenu le Seigneur auquel j’adresse mes prières, je suis sa servante. C’est à la fois drôle et cruel. C’est au public que je pensais dès le premier instant où je me suis mis à écrire cette pièce, à ma relation avec le public : jusqu’où peut-elle aller ? Jusqu’à ce qu’il en ait assez ? Jusqu’à ce que je sois usé par les représentations, par le marché ?

 

C’est pour cette raison que vous avez décidé de limiter le nombre de représentations ?

 

AC : Oui, je voulais faire émerger une conscience collective, pour que le public sache que ce spectacle a une fin, qu’il n’est pas inépuisable. Les plateformes de streaming permettent de voir un film autant de fois qu’on en a envie. Mais au théâtre, c’est différent. Sur scène, la rencontre avec le public – une rencontre physique et exclusive – est un privilège. Il y aura cinquante représentations, pas une de plus. Et elles seront numérotées de 1 à 50. Limiter leur nombre est aussi une façon de résister à la logique du marché. Je ne cherche pas à grandir pour le simple plaisir de grandir.

 

Les conditions de production ont changé dans vos derniers spectacles… 

 

AC : Le spectacle bénéficie d’une production et d’une coproduction. C’était déjà le cas pour Analphabet, mais pendant des années, j’ai travaillé seul, sans appui financier, alors forcément, je considère cette nouvelle situation comme un privilège, même si elle me vaut aussi de nombreuses pressions. L’argent change beaucoup de choses, à commencer par ma façon de travailler : j’ai enfin du temps, grâce aux résidences je peux expérimenter différentes techniques, différentes façons de faire. L’argent n’est pas une baguette magique, bien sûr, il ne remplace pas le talent mais il aide à le développer.

 

Ce spectacle marque-t-il un tournant dans votre trajectoire sur scène ? 

 

AC : Il est la conclusion d’un cycle, un exercice qui reprend tout ce que j’ai réalisé au fil des solos de ces dernières années. Être seul sur scène, c’est jouissif, mais c’est aussi très dur. Pour ma prochaine pièce, je veux être accompagné, je ne veux plus être seul sur scène.

 

 

Propos recueillis par Christilla Vasserot, avril 2026.