Entretien avec Anne Teresa De Keersmaeker – GLA55
Comment choisissez-vous la matière musicale que vous chorégraphiez ? Qu’est-ce qui déclenche le désir de créer, qu’il s’agisse de Jacques Brel, Bach ou aujourd’hui Philip Glass ?
Anne Teresa De Keersmaeker : La première chose qui décide du choix de la musique, c'est une invitation : il faut que la musique m'invite à danser, dans son élan, dans sa présence, ou même parfois dans son défi intellectuel. Il faut qu’il y ait une impulsion directe, physique. Il y a aussi le fait que je sois entourée de musiciens – que ce soit des interprètes ou des compositeurs, de musique contemporaine ou de musique classique – qui me font parfois des propositions.
Depuis le tout début, la manière dont les compositeurs ont cherché à organiser le temps a été mon premier partenaire. Tout au long des 70 spectacles que j'ai faits, j’ai cherché à développer différentes stratégies dans le rapport danse-musique – même si, ces dernières années, les arts visuels sont devenus importants aussi. Je pense également que le travail et le trajet qu'on fait en tant qu'artiste s’apparente à une spirale : on avance, on continue, et on revient au même endroit, mais d'une autre façon. À mes tout débuts, j’ai travaillé sur la musique de Steve Reich, avec Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich (1982). C’était il y a presque 45 ans. Et aujourd’hui, c’est la première fois que je travaille avec la musique de Philip Glass, que je considère comme le compositeur minimaliste américain le plus important avec Steve Reich – il y a aussi La Monte Young, Terry Riley, bien sûr. J’ai choisi des œuvres datant de sa toute première période, avant Einstein on the Beach. Je les ai découvertes grâce au disque Icons – The American Minimalists, un enregistrement de BL!NDMAN. Ce groupe a été créé par Eric Sleichim dans le sillage de Maximalist!, un sextuor lui-même fondé en 1983 par Thierry De Mey et Peter Vermeersch à l'occasion de mon spectacle Rosas danst Rosas. Et cette musique m'a donné envie de danser.
Il y a aussi le défi d'écrire une chorégraphie qui se laisse inspirer par cette écriture. Mes derniers spectacles, que ce soit Exit Above, Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione ou Brel, possédaient quelque part une dimension narrative, une certaine « théâtralité ». J’avais besoin d’un retour à un formalisme clair, presque explicite. Le minimalisme m’offre un cadre qui me soutient, tout en me laissant la liberté d’approfondir un vocabulaire très restreint et d’en révéler toute la richesse. Je suis aussi très heureuse de retrouver les musiciens d’ICTUS et de collaborer pour la première fois avec ceux de BL!NDMAN. D’autant qu’à Paris, grâce au Festival d'Automne, on aura l'occasion de faire une première avec les musiciens présents sur scène et dans une version spécifique, en quadrifrontal.
La musique minimaliste se caractérise notamment par l’importance de la pulsation.
ATDK : Oui. Dans le cas de Steve Reich, c'était une invitation, une influence qui venait des percussions de l'Afrique de l'Ouest, tout comme de la musique indonésienne. Il fut aussi très fortement influencé par Coltrane, Bach, par les polyphonistes franco-flamands. Les œuvres de Philip Glass témoigne d’une période de sa pratique et de sa vie d’artiste – les années 1960 à New York – où il y avait une relation très grande entre artistes visuels et musiciens. Ils vivaient dans les lofts et les ateliers de Downtown Manhattan, il y avait des expositions, mais aussi des concerts qui pouvaient durer des heures. Jean-Luc Plouvier, fondateur de l’ensemble ICTUS, qui m’assiste sur ce projet, insiste sur la rencontre de Philip Glass avec Ravi Shankar, à Paris. Il y a une notion du découpage du temps, du flow, du rythme, qui est propre aux musiques indiennes, où le temps ne se laisse pas diviser en mesures régulières, comme dans la musique occidentale… Quelque part, Beethoven fait la même chose dans ses dernières sonates de piano, où le temps se divise de plus en plus au point de devenir liquide
Ce vocabulaire chorégraphique plus « abstrait » dont vous parlez rejoint-il celui que vous aviez développé avec Fase, Rain ou Drumming, sur la musique de Reich ?
ATDK : Quelque part, oui. Mais il y a d'autres pièces : quand j’ai travaillé sur Vortex Temporum de Gérard Grisey, ou les Concertos brandebourgeois de Bach, par exemple, l’écriture est très liée à la musique, mais elle est aussi extrêmement formelle. C’est en quelque sorte un retour à cela. Il y a les figures du cercle, de la spirale, du 8 et du lemniscate – le signe de l’infini. C'est aussi le symbole de l’ADN basique, qui se manifeste dans toutes les formes de la nature.
Vous avez choisi quatre œuvres de Glass, divisées en dix mouvements ?
ATDK : Oui. Certains vont être reliés les uns aux autres. La dramaturgie musicale est basée sur des charges d’énergie différentes, sur l'incarnation d'une certaine géométrie où l'espace s'ouvre et se ferme… Il faut préciser que nous travaillons sur des orchestrations et des interprétations très physiques, très contrastées, permettant une approche qui, je trouve, fait du bien à cette musique, parfois considérée comme trop distante ou trop désincarnée. J’ai la chance de travailler avec six danseurs magnifiques : Boštjan Antončič qui est slovène, Lav Crnčević qui est serbe, José Paulo dos Santos qui est brésilien, Sue Yeon Youn qui est coréenne, Niklas Capel qui est suédois et Sunai Elbers qui est hollandaise – c’est la première fois que je travaille avec ces deux derniers.
Propos recueillis par David Sanson, avril 2026.