Entretien avec Bouchra Ouizguen — Un présent composé
Les Portraits du Festival mêlent généralement œuvres anciennes et nouvelles pour retracer le parcours d’un·e artiste. Vous avez choisi ici de le concevoir au présent plutôt que comme une rétrospective : qu’est-ce que cela signifie pour vous aujourd’hui ?
Bouchra Ouizguen : Se prêter à l’exercice de la rétrospective suppose de regarder vers des pièces du passé que je n’éprouve plus nécessairement le désir de rejouer. Je vois mes anciennes créations comme des étapes d’un chemin : non pas des formes vers lesquelles revenir, mais des matières à partir desquelles continuer à construire, dans leur inachèvement et leur imperfection mêmes. Face à un passé qui nous échappe et à un futur sur lequel nous avons peu de prise, le présent demeure, à mes yeux, cette lisière fragile où il est encore possible d’agir, à notre mesure. Francesca Corona a accueilli avec une grande ouverture cette idée d’un Portrait au présent. Ensemble, nous avons imaginé une cartographie vivante, faisant dialoguer des projets multiples : des créations inédites, mais aussi des fragments de travail jusqu’ici jamais partagés avec le public. Cette cartographie fait également affleurer ce qui a nourri mon parcours au Maroc – hors des théâtres : la musique, la poésie, l’artisanat, les rencontres avec des personnes extérieures au monde de l’art, et pourtant essentielles à ma formation. J’espère que ce Portrait rendra compte de cette manière de travailler : chaque pièce y apparaît à la fois autonome et reliée à une mosaïque d’ensemble.
À ce propos, ce Portrait est véritablement tourné vers l’autre et, dans cette perspective de l’altérité, Mosaïque - Ce qui traverse les corps, est un espace invitant. Comment avez-vous pensé cette plateforme ?
Quand on m’a proposé ce Portrait, j’ai souhaité qu’il puisse aussi ouvrir un espace de rencontre et de dialogue entre des artistes issus de contextes très différents – Iran, Burundi, Maroc – mais réunis par une même nécessité de créer, souvent dans des conditions précaires. Avec Mosaïque, il ne s’agit pas simplement d’inviter des artistes, mais de leur offrir un cadre propice à l’expérimentation et à l’échange. Les artistes que nous accueillons – Yassmine Benchrifa, Josué Mugisha et Jaber Ramezan – se situent à des moments différents de leur parcours. Cette rencontre ouvre des perspectives multiples, invite à la prise de risque et repose sur une confiance partagée. Elle permet de faire émerger un espace vivant où, je l’espère, chaque voix et chaque corps trouveront pleinement leur place.
Avec Qunfudh, vous revenez à une forme solitaire, qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Qunfudh marque un retour au solo, me permettant d’explorer le corps et la présence de manière plus intime et concentrée. Le titre, issu de l’arabe et signifiant « hérisson », évoque cette capacité à se protéger tout en s’ouvrant – dans un dialogue entre tension et douceur, apparition et retrait. Après des années de travail collectif, cette forme ouvre un espace où chaque geste, chaque silence, chaque son deviennent pleinement perceptibles. Elle révèle la fragilité et la force d’un corps singulier, traversé par une multiplicité de présences – à la fois personnelles et collectives – qui circulent à travers le geste et la mémoire, laissant affleurer intensité, fragilité et résonance.
D’ailleurs, votre travail est traversé par une attention particulière à ce qui apparaît et disparaît.
Dans mon travail, le visible et l’invisible ne s’opposent pas : ils se traversent et se constituent mutuellement. Ce qui apparaît n’est jamais totalement donné ; il porte en lui une part de retrait, une épaisseur qui échappe à la saisie immédiate. Chaque forme visible est habitée par ce qui ne se montre pas entièrement. Chaque geste que je mets en jeu est une présence fragile, presque au bord de sa disparition. Il peut surgir avec intensité ou se dissoudre dans le silence et l’espace. Cette fragilité inscrit le geste dans une temporalité où apparaître, c’est déjà commencer à disparaître. Il devient alors un lieu où vie et mort se nouent dans un même mouvement. L’effacement n’est pas une perte, mais une condition de la trace.
Vous proposez une autre forme ouverte, l’installation Sphere / Kurah, réalisée avec la cinéaste et photographe Tala Hadid. Que permet ce dialogue entre cinéma, image et danse ?
Avec Tala Hadid, nous interrogeons le corps et l’image comme lieux de passage. Que subsiste-t-il lorsqu’un corps devient image, et que les images, à leur tour, se transforment en traces ? C’est aux côtés des interprètes de longue date de ma compagnie que nous avons engagé cette exploration, au Maroc et au Qatar, en cheminant de la mémoire des pièces passées vers ce qui n’a encore jamais trouvé sa place dans un spectacle. Le cinéma et la photographie permettent de suspendre le geste, d’en révéler des détails, et de créer des échos entre mouvement, son, lumière et espace. De cette rencontre émerge un véritable terrain d’expérimentation, où chaque fragment des spectacles, gestes et voix passés devient un paysage vivant, prolongeant le corps, la présence et l’émotion au-delà de l’instant scénique.
Vous présentez Este Mundo, pièce pour six interprètes de la compagnie inclusive Dançando com a Diferença. Pouvez-vous nous raconter votre rencontre ?
Avant d’accepter cette invitation, j’ai pris le temps d’interroger mon désir et ma légitimité à m’engager dans ce projet. La rencontre avec les interprètes a été profonde : nous avons partagé un quotidien – marcher dans la nature, cuisiner, dessiner, discuter – jusqu’à ce qu’émerge un espace de poésie et de jeu, où l’expérience vécue ensemble prend le pas sur la performance. Je ne travaille pas à partir d’une méthode préétablie ; je cherche plutôt à créer les conditions pour que les présences apparaissent. J’ai rêvé Este Mundo comme un lieu vivant, habité, où la poésie naît de l’attention portée à l’autre, à soi-même et au monde.
Vous créez également Nahl, une pièce pour un groupe d’enfants, présentée au Panthéon. Comment aborde-t-on un lieu aussi chargé d’histoire ?
Comme pour chaque projet que j’initie, tout commence par le lien et la rencontre. Nahl est né du désir de créer avec des enfants, de partager avec eux des moments simples et précieux. Le Panthéon confère une résonance particulière à cette création, qui interroge la valeur du temps partagé et l’intensité de vies éphémères mais pleinement présentes. Le titre, Nahl – qui signifie « abeilles » – imagine les enfants comme un essaim : une figure d’intelligence collective, précise et inspirée, qui produit au-delà de sa propre finalité. Leurs gestes simples révèlent la vitalité et l’émerveillement qui peuvent habiter même les lieux les plus monumentaux.
Propos recueillis par Mélanie Jouen, mars 2026.