Entretien avec Dalila Belaza — Un peu pour mon cœur…

 

Vous venez de clôturer un cycle de trois pièces. Comment peut-on appréhender vos spectacles les uns par rapport aux autres ? 


Dalila Belaza : Je n’essaie pas de créer des liens entre mes pièces, ni de les imaginer comme une suite. Je ne cherche pas non plus à créer de la nouveauté mais à ouvrir plus loin. Avec le temps, je réalise que je fabrique des imaginairesinterconnectés, une étendue à l’intérieur de laquelle on peut voyager d’un paysage à un autre. Ce processus est très lié à mon intuition. Dans l’instant, j’ai l’impression que chaque spectacle est une découverte, celle d’un inconnu. En même temps, j’ai la sensation de rejoindre un endroit que, quelque part, je connais déjà. Je travaille à une exploration de l’être humain qui rend compte de sa complexité et de sa poésie, tout en essayant d’opérer une bascule de l’être vers l’immensité qui la contient.

 

La choralité est particulièrement prégnante dans Au cœur, mais également dans votre nouvelle création Un peu pour mon cœur... Quel lien faites-vous entre ces deux pièces ?


Six ans après la création de ma première pièce, Au cœur, j’ai réalisé que travailler avec le groupe folklorique aveyronnais Lous Castelous, avait été un réel pari, une tentative de dépasser leur cadre identitaire. J’ai dû entendre et m’ouvrir à ce qu’ils incarnent pour mieux sentir comment les amener vers un territoire abstrait et plus vaste. C’est certainement là que réside la constante entre mes pièces, dans ce mouvement de déploiement perpétuel de l’espace intime de chacun grâce à une ouverture à toute forme d’altérité. Au cœur et Un peu pour mon cœur… invitent, selon moi, à créer de profondes résonances entre les individus, au-delà des réalités culturelles – pour l’une – et d’expressions artistiques différentes – pour l’autre. La notion de communion y est centrale. Cela fait écho au chemin que j’ai moi-même dû parcourir pour embrasser une existence qui fait sens, en dépassant les clivages identitaires, politiques et religieux de la société dans laquelle j’ai grandi.

 

Le mot « cœur » revient deux fois dans les noms des pièces, que représente-t-il ? 

 

Le cœur est l’endroit qui permet aux expériences que je recherche d’advenir, il est la source et le lieu du mouvement. C’est un lieu de mystère et de connaissance. Sonder le cœur m'apparaît comme fondamental : c’est contempler le largedepuis l’intérieur, sans ligne d’horizon. Faire corps avec le monde et se transformer au plus intime de son être physique. Sans cela, le mouvement devient muet, visuel, et la voix décorative.

 

La notion de musicalité est au centre du cycle, quel sens lui donnez-vous ?

 

La musique est intrinsèquement liée à la manière dont je vis l’écriture en danse. Elle n’est jamais un élémentdifférencié de l’expérience du corps. C’est une capacité à entendre au-delà et en-deçà du mélodique, une manière de capter les résonances tissées dans l’espace par la relation entre le corps, la voix et le son. De capter le silence quitraverse toutes ces matières. Je cherche à confondre la matière du corps avec l’espace sonore. D’ailleurs, pour moi,toute matière peut être traduite en musique. Si on épure, c’est une question de fréquence et de vibration.

 

Vous conviez cette fois des chanteuses au plateau. Pourquoi avoir choisi de convoquer la voix en live, et pas seulement sous la forme d’une bande son ?


Je n’ai pas été formée à la danse au sens d’un apprentissage de techniques de mouvements. Ce que ma sœur Nacera Belaza a grandement contribué à structurer chez moi, c’est une forme de prise de parole. Cela engendre une toute autremanière d’accorder les dynamiques qui traversent le corps. La danse est pour moi plus proche à la fois de la musique et de la voix : danser, c’est faire entendre quelque chose. Je n’ai donc pas l’impression que la voix soit un élément nouveau, au contraire. C’est ce vers quoi je tends depuis longtemps. J’avais besoin de faire exister cette expérience, derassembler la voix et le corps, car j’ai le sentiment que ces expressions ont une origine commune.

 

Existe-t-il une distinction entre danseur·euses et chanteur·euses ? 


Au plateau, j’essaie d’amener tous les interprètes au même endroit, faire en sorte qu’ils partagent une intentionnalité commune. Un état d’ouverture et de porosité permanent, qui demande une grande qualité d’écoute. Interpréter sa partition de son côté ne suffit pas. J’exhorte les danseurs à ne pas considérer leur corps comme un endroit de repli. De même pour les chanteuses avec leur voix. C’est à partir du moment où les interprètes trouvent un endroit source commun qu’ils peuvent être dans le partage d’une même expérience. Ce qui fait la structure d’une pièce, ce qui la tient, ce sont les relations dynamiques qui existent à la fois entre les interprètes et avec l’espace. Par l’écoute de soi et des autres, ce que jesuis en train de vivre se modifie petit à petit et m’amène ailleurs. Comme un procédé d’alchimie, qui fait que la création est à la fois immuable et en perpétuelle transformation. Elle se recompose autrement, en permanence.

 

 

Propos recueillis par Clara Colson, avril 2026.