Entretien avec Diana Szeinblum — ADENTRO!

 

Comment votre projet est-il né ?


Diana Szeinblum : Pour être totalement sincère, je n’étais ni proche, ni particulièrement engagée dans les danses folkloriques avant ce projet. C’est une programmatrice qui a proposé à trois chorégraphes contemporains et à des musiciens – qui n’avait rien à voir non plus avec le folklore – de réaliser un projet autour des danses traditionnelles. Son intention était de les rapprocher des formes de contemporanéité. Pour moi, le plus intéressant dans ADENTRO! était justement qu’aucun de nous n’avait de connaissance a priori sur les danses folkloriques – mis à part quelques notions apprises à l’école. Cette absence d’expertise était une de mes conditions ; cela faisait partie du jeu que je voulais mettre en place avec ces danses très structurées. En tant que chorégraphe, je m’intéresse souvent à la construction de la culture, à ce qui dans la culture nous occupe et nous préoccupe. De ce point de vue, les danses folkloriques me semblaient être un point d’entrée très intéressant pour mes recherches.

 

Comment s’est déroulé votre processus de travail avec les trois performerrs et le compositeur Axel Krygier ?


Avec les performeurs, nous avons d’abord travaillé à partir de manuels écrits, dont beaucoup contenait des illustrations représentant la relation du mouvement avec l’espace. Les danses folkloriques sont très structurées ; elles ont un début, un milieu et une fin très détaillées. Or ce qui éta
it très intéressant avec les manuels, c’était de voir que l’écriture spatiale pouvait être interprétée de manières très différentes.
Nous avons ensuite invité des professeurs de danses folkloriques pour essayer d’appréhender leur langage sans l’apprendre. Pour nous, il s’agissait surtout de l’observer, de nous en approcher et de nous en éloigner aussitôt. Dans ADENTRO!, la question est de savoir ce que fait le corps quand il danse du folklore. À travers cette approche physique, mécanique, gestuelle, nous avons constaté que l’étude rigoureuse de chaque mouvement nous conduisait à construire un langage propre. On pense souvent que les danses traditionnelles sont des milieux fermés, à cause de leurs liens avec des structures sociales complexes – et des comportements comme le machisme et le masculinisme. Or, notre travail a permis de trouver d’autres ouvertures pour le folklore et a reçu un très bel accueil de la part des folkloristes qui travaillent en ce sens.
Axel Krygier a composé la musique de la même façon que nous la danse : chacun séparément. Il n’y a que lors du final que l’on commence à apercevoir quelque chose qui relève du folklore dans la musique, avec les tambours et la métrique folklorique. Pour moi, il était important que cette musique – que j’aime ! – finisse par apparaître, surtout pour sa douceur – lorsque les performeurs ferment les yeux et se connectent au folklore via le langage de la danse contemporaine.

 

Comment êtes-vous passée de la conceptualisation de cette déconstruction gestuelle à sa mise en pratique ? A l’inverse, y a-t-il eu une influence de la pratique sur la conceptualisation ?

 

Le principe du processus de déconstruction m’est apparu lors des premières répétitions. Il y a un mouvement très caractéristique du folklore argentin, qui consiste à bomber le torse. C’est une posture physique qui transforme le corps. Avec cette image en tête, j’ai demandé aux trois interprètes de partir d’une position naturelle et d’ouvrir la poitrine vers l’avant, très lentement. Ce simple geste d’ouverture du sternum est très identifié pour les argentin·es. Toutes et tous comprennent ce geste culturel qui d’une certaine façon nous réunit. Je crois que cet exemple synthétise bien la façon dont j’ai commencé à travailler sur ADENTRO!. À l’inverse, en partant de cette synthèse du processus de déconstruction, j’ai vu la possibilité d’explorer la tradition dans beaucoup d’autres sens. J’y ai trouvé des choses à la fois très belles et terribles.

 

Avant d’être chorégraphe, vous avez-vous-même été danseuse, notamment dans la Folkwang Tanzschule de Pina Bausch. Comment votre expérience d’interprète a-t-elle nourri votre création ?

 

L’un des enseignements les plus profonds que j’aie reçu de Pina Bausch et Jean Cébron – professeur de la Folkwang – était la compréhension des mouvements les plus infimes du corps. Dans ses fameuses Études, Jean Cébron étudiait les différentes formations du corps, ses capacités et son fonctionnement par rapport à ses autres parties. Je crois que cette expérience a formé ma compréhension et mon intérêt pour le mouvement intérieur, pour comprendre comment le corps bouge quand il bouge.

 

Depuis la création d'ADENTRO! en 2016, Javier Milei a été élu président de l’Argentine, et sa politique dite « traditionnelle » réduit les investissements gouvernementaux dans la culture tout en utilisant le folklore comme instrument de représentation de l’identité nationale. Quelle influence cette nouvelle situation politique a-t-elle eu sur votre pièce ?


C’est une vaste question. Ces dix dernières années, la pièce a fait son chemin en fonction des possibilités en Argentine, qui sont bien moins importantes qu’à l’étranger. Ici il y a très peu de moyens de production et les théâtres manquent d’infrastructures. Ce qui se passe concrètement en ce moment dans ce pays, c’est une réduction, une banalisation de l’idée culturelle. ADENTRO! tente d’explorer la relation au folklore et les possibilités d’ouverture de l’identité. Cependant, les œuvres expérimentales explorant les capacités expressives et sensibles du corps sont désormais rendues impossibles à présenter. Il n’y a plus d’espaces d’expression ; c’est pourquoi il est très important que nos pièces voyagent. Après l’avènement du régime, je suis restée quasiment deux ans sans travail et j’ai songé à changer de vie. C’était très difficile de lutter, de résister. Avoir la possibilité de diffuser la pièce à l’étranger m’a fait changer d’avis et m’a donné les moyens de maintenir mon travail sur pied.

 

 

Propos recueillis par Callysta Croizer, mars 2026.