Entretien avec Ewa Dziarnowska — This resting, patience

 

Vous avez décidé de présenter This resting, patience non pas comme une pièce mais comme une installation. En quoi cela a-t-il été déterminant ? 

 

Ewa Dziarnowska : Je me suis intéressée à la façon dont on pourrait redonner à la danse une fonction sociale. Quand on est en boîte de nuit, on bouge avec nos sensations mais aussi avec les autres et selon ce qu’il se passe dans la pièce. Sans vouloir que la performance soit trop participative, je voulais de la proximité, établir des liens, et trouver une manière plus démocratique d’occuper un espace. Je ne voulais pas me placer en artiste qui montre, mais adopter plutôt la position de l’une des personnes présentes dans la salle. Je me suis ensuite rendue compte que l’on regarde les choses différemment selon qu’elles se trouvent juste devant soi ou au loin. Dans une salle où l’on peut entrer et sortir à sa guise, on se sent responsable de sa propre expérience : on peut venir, partir, parler, on n’est même pas obligé d’aimer… C’est très différent que d’être dans une boîte noire où les danseurs sont séparés du public. Au-delà de ma formation académique, mon rapport à la danse vient surtout de celle que l’on pratique en dehors des théâtres, simplement pour le plaisir de danser.

 

Dès la création de la performance, vous souhaitiez vous éloigner d'une vision de la danse comme un spectacle séparé de ceux qui le regardent. Comment avez-vous pensé l’inclusion du public ?

 

En travaillant, je me disais que les gens risquaient d’aller et venir. Ça ne me dérangeait pas que tout le monde ne voie pas tout. Ça m’a permis de miser sur une certaine simplicité de l’œuvre, ou de m’éloigner de la dramaturgie classique sans avoir besoin que ce soit divertissant. Paradoxalement, les gens se sentaient vraiment les bienvenus dans cet espace et voulaient y rester. Je ne savais pas que ça allait se passer comme ça. Comme pour n’importe quelle création, on expérimente, on a quelques intuitions et les choses bougent au fur et à mesure. On a testé lors de la première et c’était vraiment magique de voir l’effet que ça a eu sur le public. 

 

Comment expliquez-vous les réactions ?

 

Au début de la performance, on établit une sorte de contrat avec le public. On lui donne des indices sur ce qu’il va se passer et la façon dont il faut se comporter dans cet espace. Le regard est aussi très important. C’est comme s’il s’agissait de voir les gens et d’être vu. Tout est une question de réciprocité : on ne se contente pas de glisser au-dessus du public, on le regarde vraiment. On voit qui est là, on sourit, les réactions sont authentiques, en temps réel. À partir du moment où le public prend conscience qu'il est réellement regardé, il commence à se sentir responsable de nous.

 

Quelle a été votre méthode de travail ?

 

Je ne crois pas aux méthodes. Mon travail est avant tout fondé sur la pratique. J'ai aussi une habitude très simple : aller au studio, danser, bouger et observer ce qui est présent en moi à cet instant. J'ai le sentiment que le corps nous dit où nous en sommes et ce dont nous avons besoin. Les pièces émergent simplement d’un ensemble d’intérêts du moment. À cette époque, j’avais un peu le cœur brisé. J’ai beaucoup dansé à la suite de ça. Ça ne veut pas dire que le mouvement représente ce genre d’état d’esprit, mais je pense que c’est plutôt une façon d’utiliser la danse comme mécanisme d’adaptation ou comme moyen de transformer quelque chose. Je pense que ça a donné lieu à un matériau de mouvement très spécifique. J’étais aussi très intéressée par la danse, non pas comme une forme, mais plutôt comme une sensation. Cela faisait écho à ce sentiment de cœur brisé, à cette impression de replier la sensation sur soi-même, ou de pouvoir ressentir l’amour ou le plaisir que cela procure seule, à travers la danse. Quand les gens assistent à This resting, patience, ils ont l’impression que tout est décidé à l’avance. Pourtant, on ne s’est pas mis d’accord sur grand-chose. On a en quelque sorte abouti à une manière spécifique de procéder, mais c’est aussi parce qu’on est très en phase les uns avec les autres. C’est de l’improvisation, mais pas vraiment, car je considère l’improvisation comme une esthétique qui s’apprend et se façonne en quelque sorte. Cette performance, nous l’avons créée en vingt-cinq années d’apprentissage de la danse. 

 

La musique et la scénographie occupent une place essentielle dans la performance. Qu'est-ce qui a guidé vos choix esthétiques ?

 

Tous les choix sont très intuitifs. Je fais confiance à mon intuition et lui laisse toute la place, en la considérant comme une manière pleinement légitime de faire de l'art. Bien avant même de commencer à travailler, j’avais commencé à écrire autour de la notion de deconstructed strip-tease. Cela introduisait une certaine sensualité, une manière un peu séductrice d’être avec le public, mais aussi avec soi-même. Je pense que cette idée de « se mettre à nu », dans un sens plus métaphorique, m’habitait déjà. Avec cette performance, j’avais envie d’une esthétique assez brute et dépouillée, de quelque chose qui ne soit ni trop travaillé ni trop lisse. Je voulais qu’elle conserve une certaine rugosité, qu’elle soit plus proche de la vraie vie. D’une certaine manière, je considère que ma façon d’appréhender cette pièce s’apparente à une forme d’expressionnisme abstrait : elle cherche à susciter des émotions sans imposer une interprétation unique.

 

Propos recueillis par Chloé Sarramea, juillet 2026.